Alaïre
de Thierry LACOMBE

Histoires à énigmes

Illustrations originales de Faustin SAPIN

 

Chapitre Premier

L’affaire des fleurs volées

 

 

« Alaïre, comment as-tu trouvé ? Je dois avouer ma grande surprise. Pour être tout à fait honnête, je suis même complètement stupéfait. Moi-même je n’aurais pas résolu ce mystère ! Raconte-moi comment tu as fait l’autre jour. »

Après les explications du jeune garçon, le moine reprit : 

« Mais bien sûr ! Comment n’y ai-je pas pensé moi-même ! Mais j’y songe... Eh bien, que dirais-tu de venir t’installer à l’abbaye avec nous, mon garçon ? L’hiver est proche et tu auras beaucoup de mal à survivre dans la forêt... Nous te trouverons bien une petite place dans la grange. Tu travailleras, rassure-toi, pour gagner ton pain… Qu’en penses-tu ? »

Le jeune garçon répondit timidement d’un sourire malicieux et ravi à la fois. Depuis la mort de son oncle, il vivait dans une cabane qu’il avait aménagée au plus profond de la forêt de Malemort, là où personne n’osait s’aventurer et la proposition de Frère Anselme tombait bien.

Il releva la tête. Ses longs cheveux blonds, tombant comme une cascade dorée sur ses maigres épaules, cachaient son regard bleu clair et ses joues creusées. Ses mains sales couvertes de terre et de sang trahissaient ses activités illégales de braconnier. Il détestait tuer des animaux mais il n’avait pas le choix. En cette saison, que pouvait-il manger d’autre ? La faim le tenaillait, alors oui, cette proposition tombait vraiment bien.

Et puis il avait peur de se faire prendre car bien sûr, de temps à autre, il allait dérober ce qu’il pouvait trouver çà et là mais les gens se méfiaient de plus en plus. De bien mauvaises gens d’ailleurs, qui n’avaient jamais voulu l’accueillir ne fût-ce que pour une nuit.

Alaïre se retourna vers la vallée où les ruines de son village offraient l’image d’un long fantôme noir gisant de tout son long. Pendant un court instant, il se rappela la disparition de ses parents qui y avaient péri lors de l’attaque des Anglais.

Les horreurs de cette maudite guerre lui revinrent en mémoire. Plus personne ne savait quand ni pourquoi elle avait commencé, plus personne n’attendait même qu’elle cessât, tant chacun s’y était habitué. Pourtant, disait-on dans la contrée, elle s’était terminée après une ultime bataille, très loin, au sud-ouest de la France. La bataille de Castillon, ou quelque chose comme ça…

Il releva la mèche qui masquait ses yeux et finit par répondre : « Oui, Frère Anselme, bien sûr que j’accepte. »

Le moine tapota l’épaule du jeune garçon en souriant. Il n’était plus tout jeune et devait prendre appui sur un bâton noueux qui parfois le gênait. Il connaissait la contrée par cœur. Chaque jour, il visitait les malades, quel que fût leur rang. Il leur prodiguait des soins, leur préparait des potions, des onguents, des liqueurs, des sirops et surtout, il essayait de les réconforter. Il leur parlait calmement mais avec entrain et lorsque c’était nécessaire, n’hésitait pas à élever la voix mais toujours en arborant un large et doux sourire. 

« Alors, allons-y, mon garçon. Je vois que ton baluchon est prêt. Mettons-nous en marche avant que la nuit ne tombe…

— Bien, Frère Anselme. Ne croyez surtout pas que je pensais…

— Que tu pensais venir chez nous pour l’hiver ? Que tu l’espérais, même ? Je sais, mon garçon, je sais... Si seulement le Père Abbé l’acceptait, j’ouvrirais notre maison à tous les miséreux. Mais que veux-tu ; il en est ainsi.

— Je voulais quitter la contrée, Frère Anselme. Depuis que mon oncle qui m’avait recueilli est mort, j’ai dû me réfugier dans la forêt parce que les gens du village m’ont chassé, Frère Anselme.

— Oui, je sais tout ça, mon garçon. Il faut essayer de les comprendre et si tu n’y arrives pas, il faudra alors simplement leur pardonner.

— Sans doute, Frère Anselme. Je vais essayer, Frère Anselme.

— Dis-moi, Alaïre, je vais quand même te demander quelque chose, avant de t’emmener à l’abbaye.

— Oui, Frère Anselme, je vous écoute, Frère Anselme.

— Peux-tu s’il te plait cesser de commencer ou terminer toutes tes phrases par « Frère Anselme » ? Je sais bien que c’est à moi que tu parles et je sais encore comment je m’appelle.

— Euh… Oui, Frère Anselme, je vais… Enfin, je vais essayer, Frère Anselme. »

Le moine sourit à pleines dents et tout en frictionnant les cheveux hirsutes du jeune garçon, il lui montra le chemin.

Frère Anselme était émerveillé par le raisonnement qu’avait tenu Alaïre quelques jours plus tôt. En effet, le jeune garçon avait très rapidement résolu le fameux mystère dont il parlait et cela l’avait tout simplement impressionné.

C’était le dernier dimanche. Frère Anselme se le rappelait parce que, pour une fois, le Père Abbé l’avait autorisé à quitter l’abbaye avant la messe dominicale. L’état de santé de la châtelaine nécessitait des soins quotidiens que lui seul pouvait prodiguer.

C’est en se rendant au château qu’il avait aperçu le jeune Enguerrand qui battait avec une violence inouïe un jeune homme que tenaient deux gardes. Il était intervenu pour demander au nobliau de cesser immédiatement. 

« De quoi vous mêlez-vous ? Ce jeune gredin de saltimbanque nous a volé un bien précieux. Il ne mérite que la mort. D’ailleurs, il sera pendu dans quelques jours, dès que son procès l’aura décidé. »

Frère Anselme savait que le procès ne servirait à rien et que si Enguerrand avait décidé de faire se balancer le jeune homme au bout d’une potence, ce serait chose faite. Pourtant, il tenta :

« Quel bien si précieux a-t-il donc dérobé pour qu’on lui ôte la vie ?

— Les fleurs de notre jardin.

— Les fleurs de… Les fleurs de votre jardin ?

— Oui, vous avez bien compris. Ces fameuses fleurs dont vous m’avez vous-même donné les graines. Ces fleurs qui ne poussent qu’en cette saison.

— Que pourrait-il en faire ?

— Je n’en sais fichtre rien, vous n’avez qu’à le lui demander. Je vous le laisse, je viendrai le chercher dans deux jours. A moins qu’il ne décide de s’échapper. Auquel cas… »

Il fit alors un sourire narquois et terrifiant à la fois avant de lancer :

« N’oubliez pas que nous vous attendons au château. Ne traînez pas, Frère Anselme. »

Et, désignant le saltimbanque, il ajouta :

« Cette vermine n’aura que ce qu’elle mérite ! »

Le moine ne répondit pas ; il savait ce que cela signifiait. Le nobliau aimait par-dessus tout la chasse. Et s’il lui était possible de chasser un homme, cela augmenterait son plaisir. Alors Frère Anselme attendit calmement qu’il fût parti et se pencha vers le pauvre baladin.

« Rassure-toi, mon ami, je vais te soigner et s’il le faut, je te cacherai. Mais quelle idée as-tu eue aussi de voler ces fleurs ? 

— Je ne les ai pas volées, mon frère, je vous le jure, aussi vrai que je m’appelle Guillaume, je ne les ai pas volées. Ce n’est pas moi. 

— Raconte-moi tout ça pendant que je regarde tes plaies. »

Le jeune musicien expliqua entre deux gémissements ce qui s’était passé. Quelques heures plus tôt, il était allé demander l’hospitalité au château mais elle lui avait été refusée. Le comte était parti à la chasse et son fils aîné, Enguerrand, resté pour veiller sur ses jeunes frères, ne souhaitait pas qu’on vînt tenter de le divertir. Leur mère semblait au plus mal et il craignait que le bruit ne la dérangeât.

Résigné, Guillaume s’en était retourné vers le village proche.

Alors qu’il atteignait ses abords, il avait entendu un bruit de pas derrière lui, s’était retourné et avait aperçu un individu vêtu de noir qui l’avait frappé d’un violent coup de poing au visage, sans qu’il pût comprendre ni dire quoi que ce soit.

A ce moment du récit, Frère Anselme put constater la petite plaie sur la joue droite du saltimbanque.

Celui-ci poursuivit son histoire. Alors qu’il peinait à se relever et à recouvrer ses esprits, Guillaume avait vu arriver vers lui le grand Godefroy, le maître d’armes du château, qui l’avait immédiatement arrêté et conduit, avec les gens d’armes qui l’accompagnaient, sur les lieux du crime dont on l’accusait.

« C’est toi, manant, qui as volé les fleurs de mon maître ! » avait-il lancé pour toute explication.

Guillaume n’avait rien compris pourtant il n’avait osé résister et s’était retrouvé dans la situation où Frère Anselme l’avait trouvé. 

« Repose-toi là, Guillaume, fit le moine en invitant le musicien à s’adosser à un arbre. Reste ici un moment, je vais tenter d’éclaircir ce mystère… »

Puis il se rendit au château et demanda à un garde de le mener au jardin. Ce dernier était entouré d’un mur d’au moins trois mètres de hauteur. Impossible de l’escalader, le voleur avait dû entrer par la porte. Pourtant, le garde lui certifia qu’en aucun cas ce n’eût été possible car le comte avait fait mettre une nouvelle serrure à cause des vols répétés de ces derniers temps : un inconnu parvenait à crocheter l’ancienne serrure et à se servir des quelques légumes que la fille du comte aimait à cultiver. D’ailleurs elle était la seule à détenir la nouvelle clé. 

Le moine aperçut alors un tout jeune manant qui observait la scène. Il l’appela et lui demanda s’il avait vu quelque chose.

« Dis-moi, mon garçon ; comment t’appelles-tu ? Allons, approche. Je suis le frère Anselme et ne te ferai aucun mal. Es-tu au courant de ce qui se trame ici ?

— Je m’appelle Alaïre, Frère Anselme. J’ai entendu ce que vous disait le garde. Je dois vous avouer que j’ai aussi entendu tout ce que vous a raconté le musicien. Euh… Et puis aussi ce que vous a dit le fils du comte. Et je dois vous dire aussi que je vous ai suivi jusqu’ici… 

— Voilà qui est aussi honnête que surprenant, dis-moi. Mais pour quelle raison ?

— Je crois que vous devriez venir voir par ici » répondit simplement le garçonnet.

Il emmena le moine derrière le mur d’enceinte du jardin et lui montra des traces sur le sol encore humide. Il avait plu pendant plusieurs jours et le soleil n’était revenu que le matin même.

« Vous voyez, Frère Anselme, ces traces sont étranges. Ce sont celles de bottes. D’abord, on en a deux paires qui arrivent au mur puis plus qu’une seule. Comme si la personne marchait un peu sur place. Et si vous passez de l’autre côté du mur dans le jardin, je suis sûr que vous n’en trouverez encore qu’une seule. Ah, et encore ceci : si vous regardez bien par terre, vous trouverez des petites fibres de corde, Frère Anselme... 

— Des petites fibres de corde, dis-tu, mon garçon ? Tu as parfaitement raison. Mais quel rapport ? Bon, qu’importe, je vais vérifier… »

Le moine s’éloigna un instant puis revint trouver Alaïre.

« Ce que tu m’as dit est parfaitement exact ! Mais dis-moi, mon garçon, comment as-tu pu deviner ?

— C’est très simple, Frère Anselme. Comme vous l’a dit le garde, personne ne peut entrer par la porte.

— Oui, ça, je l’avais compris. Mais cette histoire de traces, d’empreintes ? »  

 

SI TOI AUSSI TU AS TROUVÉ CE QU’ALAÏRE A DÉCOUVERT, ALORS TU PEUX CONTINUER À LIRE CETTE HISTOIRE.

SINON TU TROUVERAS LA SOLUTION À LA FIN DE CETTE PRÈMIERE PARTIE, AU CHAPITRE 1 « SOLUTION ».

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