Aliens, Vaisseau & Cie
de Jean Christophe GAPDY

Un recueil de onze nouvelles de SF
pour deviner dans le filigrane du présent
l'étoffe d'une réalité future

 


Découvrez le début de la sixième nouvelle : Cибирский (prononcez Sibirsky)

 

J'ai toujours eu beaucoup de sympathie
pour les gens qui voyaient d'autres réalités que nous.
Peut-être parce que j'en fais partie.

Philip K. Dick, Entretiens

 

 

Alex releva la tête. Il lui semblait que cela voulait dire sibérien. Peut-être était-ce même transsibérien. Son russe était trop ancien, trop rouillé. Il regarda une nouvelle fois la plaque, se disant que non, ça n'était pas ça, parce que transsibérien, c’était quelque chose comme Транссибирская. Et puis transsibérien, c’était une ligne de chemin de fer. Ça ne pouvait pas être ça. Ce truc commençait à l’insupporter, depuis le temps qu’ils avaient récupéré cette plaque et qu’elle se trouvait à hauteur de ses yeux chaque fois qu’il se tenait au pied de la tour de guet, sur la proéminence la plus importante du village.

Il haussa les épaules puis fixa de nouveau l’horizon. Il vit les deux minuscules silhouettes qui avançaient en peinant dans cette fausse terre, recouverte d’un mélange de cendre et de neige, qu’un vent s’évertuait en permanence à soulever en brusques bourrasques et en nuages pulvérulents.

– Alors ? cria-t-il vers le haut de la tour de guet, assemblage branlant et hétéroclite de bois, de barres de métal et de tiges de résine synthétique.

– Ben, je vois rien de plus, quoi, répliqua Bénar. Sont deux. Bien emmitouflés.

– Ouais.

– Z’ont un arc et une arbalète et des flèches. Pas mal de flèches, on dirait. Et pis des sacs sur le dos.

– Ouais.

– Sinon ben z’ont des raquettes aux pieds et z’ont l’air vache de fatigués, quoi.

– Ouais et sinon, ça te foulerait de nous donner des vraies infos au lieu de sortir des évidences que, même sans jumelles, elles nous crèvent les yeux ?

– Ben, je vois rien, je t’ai dit ! Alors ! Peux même pas te dire si c’est Hansel et Gretel et s'y viennent nous piquer du pain d’épices. Peut-être que c’est Petit Claus et Grand Claus, mais bon y’en a aucun qu’a ne serait-ce qu’un seul canasson. Ça m’irait bien, sinon, que ça soit Serena et Vénus, mais bon… deux nanas d’un coup faut pas rêver, et pis c’est pas le bon côté de l’océan et pis sont pas assez grands…

– Ouais ! Bon, t’as rien vu, putain ! À quoi ça sert qu’on ait encore des jumelles ?

Alex regarda de nouveau la progression des deux silhouettes, qui paraissaient effectivement exténuées. Mais il savait qu’il était trop dangereux de quitter l’abri du village pour oser aller à leur rencontre. Depuis que la neige était revenue, les loups étaient de retour, eux aussi. Et puis, pour l’instant, il ne savait pas si c’étaient là deux bouches qui venaient quémander ou si ces deux mecs pouvaient être réellement utiles.

Ils devaient être à près de six kilomètres du village. À ce train-là, il leur faudrait deux bonnes heures pour arriver à la première palissade et franchir la rivière. Peut-être même trois. Parce que l’un des deux avait l’air mal en point. Ou peut-être seulement plus fatigué, ou plus affaibli, que l’autre. En tout cas, l’autre l’aidait et le soutenait. Même à cette distance et sans les jumelles, ça se voyait. Ou du moins, ça se devinait.

Alex reprit sa cognée et se remit à débiter du bois. Ça commençait à cailler dur, de plus en plus dur. Et ça, ça l’agaçait encore plus que de ne pas savoir ce que signifiait la plaque en russe. Parce que ça voulait certainement dire quelque chose, qui avait à voir avec la Sibérie, et ici ça commençait à cailler comme là-bas. Alors qu’il y a trente ans encore, peut-être quarante, corrigea-t-il in petto, ici, ça s’appelait quelque chose comme l’Alsace ou la Lorraine. Nan ! L’Alsace, se reprit-il. Un coin qu’il fallait sauver, disait une chanson ou un truc comme ça, mais ça paraissait si vieux cette histoire ou cette chanson. Il n’avait jamais été doué en histoire. Lui, ce qu’il aimait, autrefois, quand il était gamin, c’était le pain, les gâteaux. Il voulait être boulanger-pâtissier. L’odeur du levain, du four, de la pâte pétrie...

Il regarda ses mains devenues dures et calleuses, puis il releva, avec un « ahan ! » féroce, la cognée et la laissa fendre de nouveau une bûche. Quand il retourna vers la tour de guet, Bénar en était descendu et discutaillait avec celui qui devait l’y remplacer. Alex lui piqua un instant les jumelles, qu’il n’aurait pas dû descendre mais qu’il avait gardées autour du cou, par négligence une fois de plus.

Tout le monde devenait négligent, trouvait-il. Tout le monde perdait le goût à tout et à rien, dans cette terre de poussière, où il fallait se battre pour avoir de l’eau, pour trouver de la nourriture. Dans ce coin que d’autres, au loin, là-bas, de l’autre côté de la Sibérie, dans les pays jaunes, commençaient à appeler le Sahel de l’Europe. Que d’autres encore avaient surnommé l’Éthiopie blanche.

Sauf qu’ici, il faisait froid. De plus en plus froid. On disait qu’à Bordeaux-la-Neuve, la nouvelle capitale de l’Europe, on commençait à organiser des aides humanitaires et que le prochain avion qui viendrait dans la région leur jetterait des colis de nourriture et de médicaments. Il l’espérait. Des médicaments, et aussi des instruments pour le toubib. Le vieux. Qui, à cinquante-neuf ans, avait déjà la tremblante du mouton et charcutait autant qu’il recousait.

Il essayait de se rappeler le visage du dernier colporteur qui était passé dans la région et leur avait annoncé « ça ». L’aide humanitaire : l’ONU allait se mobiliser pour les aider. Il avait dit que les vieux frères ennemis, la Chine et ce qui restait de la Russie, avaient levé leur veto et avaient autorisé le vote d’une résolution débloquant des fonds d’urgence, suite à la catastrophe naturelle du 13 mars 2067.

(...)

Et ils avaient tous envoyé leurs bombes. De tous les côtés. (...)

Les radiations avaient allègrement traversé les frontières, les mers, les fleuves et les océans. Tuant les humains par centaines de milliers. Oubliant de s’arrêter aux pointillés cartographiques, comme celles de Tchernobyl l’avaient sagement fait en leur temps. Puis, la pourriture de l’eau avait commencé. Les maladies étaient devenues endémiques, les morts, plus nombreux que les vivants. Et ces derniers commençaient à pourrir sur pied, à perdre dents, cheveux, ongles et lambeaux de peau.

Tout ce que produisait la terre était devenu dangereux. Tout ce que transportaient les rivières, les fleuves, les lacs, tout ce qu’exsudaient les nappes phréatiques, tout ce que faisaient retomber les pluies était un poison mortel.

Les élevages étaient morts, peu à peu, de nouvelles maladies. À  tel point que les anciennes épidémies connues paraissaient aujourd’hui ridicules, depuis la tremblante du mouton, la vache folle, la grippe aviaire, la peste porcine, la fièvre aphteuse, le CDD des abeilles, la JPD09 des goélands, des pigeons et autres…

– Hey !… Euh !… Alex ?

Il émergea brusquement et se retrouva face à la réalité que ses pensées l’avaient, une nouvelle fois, amené à quitter. Bénar essayait de secouer son bras épais :

– Tu peux nous rendre les jumelles, dis ? Euh, t’es sûr que ça va ?

Alex lui tendit brutalement l’épaisse paire de Bushnell Permafocus dont l’enveloppe était rayée sur toutes ses faces. Bénar la prit aussitôt et la tendit à Sébastien qui s’empressa de grimper au sommet de la tour branlante. Alex ne quittait pas des yeux les deux silhouettes qui, là-bas, paraissaient suivre la ligne de crête, sans vouloir descendre vers le village.

– Ces cons vont vers les loups, murmura-t-il.

– Ben ouais, mais on n'y peut rien, répliqua Bénar qui s’éloigna sans plus attendre.

– Pas sûr, ragea Alex. Pas sûr qu’on n’y puisse rien.

Il se coula, étonnamment souple malgré son immense carcasse, jusqu'à sa baraque. Gulia était en train de préparer un vague repas qui serait, comme d’habitude, plus roboratif que délicieux. Ce dont ni elle ni lui n’avait plus cure depuis longtemps. Ni l’un ni l’autre ne se plaignait de leurs conditions de vie. Ils faisaient partie de ceux qui avaient décidé de rester, de survivre ici, alors que l’armée avait tenté de déplacer au maximum les habitants de ces régions. Mais, pour eux, comme pour tant d’autres, il n’y avait pas plus d’avenir là-bas qu’ici. L’Europe, avant même de se transformer en champ de ruines et de cendres, était déjà moribonde. Plus d’emplois, plus de ressources, rien que la misère et la peur au ventre. Chacun ici lorgnait par désespoir vers l’Asie, où les humains s’entassaient déjà par milliards.

(...)

Gulia et lui avaient refusé d’aller mendier un visa et les trois cents roubles qui permettaient de survivre presque six mois dans les camps de réfugiés du Sud-Ouest européen. Les barbelés, les miradors, les chiens, les soldats, chinois et russes pour la plupart, l’entassement, les tentes déchirées et soulevées par les rafales de vent, l’absence d’hygiène, le peu de nourriture... Tout leur avait fait peur. Bien plus que de devoir rester ici, même s’ils y mouraient tout autant et sans doute plus vite.

– Gulia, je sors du village.

– À cette heure ?

– Ouais, à cette heure. Je prends ma cognée et l’arbalète noire, avec un carquois et dix flèches. Je ferai gaffe de tout ramener ; t’inquiète !

– OK ! Je te garde un peu de bouffe dans la gamelle. Emporte une galette ou deux ! Ça te calera le ventre avant de partir. Tu vas chasser ou quoi ?

– Protéger et ramener deux gugusses qui filent vers les bois du Nord.

– Ah ! Ils sont sur la crête ?

– Ouais. Vont pas faire long feu si je les laisse la franchir. Surtout qu’y’en a un de blessé, on dirait.

– D’acc. Mon boy-scout d’Alex peut pas laisser faire ça. C’est ta B.A. du jour ?

Alex ne répondit pas, mais déposa un long baiser sur les lèvres de Gulia.

– Tu t’affoles pas si je reviens que demain matin. J’emporte le sac et les couvertures de survie. On sait jamais.

Elle le regarda partir sans rien ajouter, mais ses mains se crispèrent l’une contre l’autre, tandis qu’elle songeait : « Fais gaffe, Alex ! Fais gaffe ! Un jour, je te perdrai, à force, et j’aimerais que ce soit le plus tard possible… »

à suivre...         acheter l'ouvrage