Au-delà de l'hiver
de Léa COLETT

Même lorsque la braise nous semble éteinte, il reste toujours
un petit foyer qui ne demande qu’à recueillir un nouveau souffle,
pour qu’une étincelle de vie rejaillisse.

 

Première partie

 

Une âme en hiver

 

 

Il paraît que mon cœur battait si imperceptiblement qu’on ne l’entendait plus. Les aides-soignantes malgaches soutenaient avec obstination que mon retour à la vie tenait du miracle. J’étais ressuscité. Le mot « catalepsie » me fut expliqué et ma foi, s’avérait plus en harmonie avec mes convictions. 

Cependant, après mûre réflexion, et plus le temps passe, plus j’émets l’hypothèse que l’on attend forcément de moi quelque mission spéciale à remplir sur notre planète bleue, outre celle de continuer à aimer mon prochain.

Je suis donc un miraculé, et je suis conscient que c’est dans l’acceptation de ce qui m’est arrivé que je parviendrai à poursuivre ma route.

Hélas, il m’est encore impossible de chasser ce trop-plein d’images nuisibles. Faudrait-il que je me mette à méditer, pour arrêter ce film qui défile en continu ? Je sais que je suis un anxieux, et cela me calmerait peut-être, mais je ne me sens relié à aucune réalité transcendante. J’essaierai, mais ce procédé ne paraît pas adapté à mon esprit rationnel.

Le recueillement te ressourçait, Alysse ! Tu affirmais que tout redevenait limpide, après une séance d’une demi-heure de méditation, face au soleil levant, puis couchant, à Trou-aux-Biches, notre havre de paix à Maurice. J’y songe, tu vois ? Mais je n’en ai ni l’envie ni le courage.

 

Nous nous étions offert ce voyage à Madagascar. Depuis le temps que nous en parlions !

Tu t’en faisais une telle joie ! 

« Voir Mada et mourir ! » t’es-tu exclamée dès que le train d’atterrissage a heurté le tarmac.

Et puis, beaucoup plus tard, il y a eu ces instants terribles. Le grondement incessant du vent, le déferlement des trombes d’eau, les cris provoqués par l’inquiétude alentour… Nous nous sommes retrouvés pris dans le féroce cyclone Giovanna (force quatre) qui menaçait la côte est de Madagascar, comme je l’ai su bien après.

Ce soir-là, épuisés par le vacarme insoutenable, nous avions pris un somnifère. Nous devions nous imaginer, Alysse et moi, que cela nous ferait paraître plus paisible le passage vers les ténèbres, ensemble, rassérénés, dans les bras l’un de l’autre.

C’est ce qu’a dû penser, derrière le miroir, notre nouvel hôte, tout en lumière.

Et l’hôte, finalement, pensait bien : il y a eu ce glissement de terrain à Brickaville, et la montagne nous a piétinés.

Nous nous sommes retrouvés tous deux nus comme des vers, dans la gadoue : traître terre, bien que mère nourricière, qui nous habilla d’un linceul funeste, horrible boue malgache au goût de lave, qui souilla nos yeux, au point de ne plus pouvoir nous distinguer l’un l’autre, saloperie de terre qui nous boucha le nez, obstrua tous les orifices de notre visage, nous contraignant à déglutir, ce qui finalement, nous étouffa, tous les deux en même temps.

 Ces souffles rauques, eux-mêmes s’évanouissant, je pus les entendre, de la même façon que toi, jusqu’à… jusqu’à ne plus discerner aucun son.

Ô mon Trésor perdu, je les perçois toujours, au quotidien, comme de monstrueux acouphènes, visiteurs intempestifs que je suis bien obligé de supporter.

Je me cramponnais à ton corps, de toute ma peur de me déposséder de toi ; et tu me serrais, de ton puissant amour, quand soudain, tes bras se sont décrispés ; nos forces nous ont lâchés.

Me sentant aspiré dans un tunnel immaculé aux effluves d’espoir qui m’apparaissait lumineux et tempéré à souhait, dans l’inconnu, je t’ai suivie.

Hélas, je n’ai pas pu poursuivre avec toi, mon Alysse. Pourquoi ? Pourquoi ?

À présent, c’est à Toi que je m’adresse, Dieu ! Toi, force tranquille ; Toi, dont je doute plus que jamais. C’est atroce de revivre ces moments ! Mes larmes amères sourdent à la simple évocation de cette tragique nuit. Comment peut-on croire en Toi, après ce genre de souffrance, ce gâchis ? Il était bien ancré en nous, l’Amour, dont il faut s’abreuver tout au long de nos jours. Alors, pourquoi nous en avoir privés ?

Alysse est morte – ce mot me répugne. Et moi, je lui ai survécu, parce que j’étais du bon côté du lit, m’a-t-on expliqué.

Ô Dieu ! Oui, c’est odieux… ! Qui que tu sois, toi qui nous dépasses, si tu m’entends, tu sais combien j’aurais préféré être emporté avec ma femme !

Le pire nous est arrivé, inhumant le meilleur.

Dieu…, qu’ai-je à comprendre ? Est-ce une punition que tu m’infliges ? Et pourquoi ? Dis-moi ! Pourquoi me l’as-tu enlevée le jour de son anniversaire ? Il y avait certainement plus sympathique cadeau à lui offrir.

 

Je n’ai pas seulement frôlé la mort ; je l’ai touchée, elle s’est immiscée en moi. Telle fut l’ultime image qu’enfanta mon imagination à l’aube de s’éteindre dans les ténèbres. J'en ai éprouvé la sensation, en un long et doux moment, presque euphorisant.

Il m’a été confirmé médicalement que j’ai pu ressentir l’approche de mon trépas.

De l’autre côté, j’y étais ! Enfin… presque, et je me souviens que c’était mieux que n’importe où ailleurs. Il faut l’avoir vécu pour l’affirmer avec cette ferveur.

Croire en ce phénomène, qu’on appelle NDE (Near Death Experience, expérience de mort imminente) ou ne pas y croire ? La bibliothèque d’Alysse regorge de livres traitant de ce sujet, notamment ceux du docteur anesthésiste Jean-Jacques Charbonier. Je n’en ai lu aucun, mais elle m’en avait parlé.

Ces notions ne m’intéressaient pas hier. Je ne cessais d’affirmer qu’une fois décédé, je ne serais plus qu’un amas de chair qui allait d’abord se décomposer, pour finir bouffé par les vers, un point, c’est tout. Voilà comment j'évoquais notre aboutissement. C’est moche, j’en conviens. C’est pour cette raison d’éthique que nous avions tous deux décidé d’être incinérés.

Mais cela agaçait Alysse que je ne veuille pas admettre que la vie continuait après que nous avons succombé.

Il était évident pour elle que l’âme s’échappe de son enveloppe par l’endroit que l’on appelle la fontanelle bregmatique, lorsqu’elle juge que c’est le moment, et même quelquefois avant que le corps physique ne soit considéré comme mort.  

« Ce sont des sornettes ! » lui assurais-je.

Elle me disait gentiment que j’avais l’esprit trop bridé, trop limité, mais cela s’arrêtait là. Elle ne cherchait jamais à m’endoctriner. Nous avions chacun nos idées, que nous respections mutuellement, même si un petit mot désapprobateur fusait parfois malgré moi.

Elle me manque terriblement et je commence à m’adresser à elle, tout haut :

« Tu les as rejoints, Alysse, ton Pépère et ta Mamie ? »

J’avais du mal à adhérer à toutes ses étranges hypothèses ; or j’avais appris, au fil du temps, à mieux respecter ses convictions. Cela nous semblait essentiel à tous les deux d’être non seulement à l’écoute de l’autre, mais aussi d’essayer de se comprendre. J’ai d’abord été sensible à ses rêves prémonitoires en couleur, qu’elle me racontait dans les moindres détails. Comme celui-ci, par exemple…

À notre retour d’un voyage à l’île Maurice en 2009, nous étions allés vivre à Canet en Roussillon, chez Clarisse, sa sœur jumelle, afin de la soutenir, elle, mais surtout son mari, Joe, atteint d’un cancer qui se généralisait. Nous y sommes restés de juin à septembre, l’année de ma retraite.

Il faut savoir que ma femme pratiquait depuis quelques années des soins énergétiques par apposition des mains, lorsque l’occasion se présentait. Sa grand-mère maternelle, Mamie Margot, lui avait transmis ce don. 

Elle n’avait pas encore osé demander à son beau-frère s’il accepterait qu’elle intervienne sur lui, lorsqu’elle a fait ce rêve extraordinaire ; un rêve qui, affirmait-elle, resterait imprimé à jamais dans son âme et sa conscience. « C’était, disait-elle, un peu comme si une nouvelle porte s’était ouverte sur un jardin formidable où règnent exclusivement la Paix, l’Amour et la Connaissance. »

Ce rêve singulier, qu’elle a reporté dans son Journal des songes, s’avérait plutôt prophétique, d’après ce que le prêtre du village lui avait expliqué. Il a eu lieu dans la nuit où nous pensions perdre Joe, qui s’était trop vite affaibli, juste après ses deux premières chimiothérapies.

 

 

 

29 juin 2009

J’ai fait ce rêve étrange : j’allais voir Martin à l’hôpital Saint-Jean de Perpignan (sans même savoir que cet établissement existait, mon beau-frère fréquentant la clinique Saint-Pierre).

J'étais consciente que mon mari n’avait rien de grave et j’étais sereine, absolument pas inquiète pour lui. Le couloir d’accès était bleu et la porte de la chambre était située à droite ; j’étais assise sur le bord du lit lorsque sont entrés une infirmière et un médecin ; ce dernier m’a gentiment ordonné : « Madame, allez dans la chambre voisine, la 52, je vous prie, quelqu’un vous y attend ; vous pourrez le soulager. »

J’y suis allée tout de suite. Je suis entrée dans une chambre peinte en bleu. Le lit, disposé près de la fenêtre, était occupé par mon beau-frère. Je lui ai demandé si je pouvais lui apposer les mains ; il a accepté et j’ai subitement vu se diffuser le spectre d’un rayon violet, lumière diffuse, entre mes mains et son torse. Il me disait : « Continue s’il te plaît ! Cela me fait du bien ; merci, Alysse. »

Je me suis réveillée à ce moment. Mon rêve était aussi net qu’un film en couleurs. Je m’en souvenais parfaitement et je l’ai partagé aussitôt avec Martin. Durant le petit déjeuner, je l’ai raconté à Clarisse et Joe.

« Que tu pratiques l’imposition des mains sur moi, je n’y vois pas d’inconvénient, bien au contraire ! » m’a dit spontanément mon beau-frère. Il a ajouté : « À propos, imposition ou apposition ? »

Joe a employé le mot « imposition ». Quelques lettres peuvent parfois tout changer. Je prends à titre d’exemple ces deux mots fréquemment utilisés et confondus, pour exprimer le fait de déposer les mains dans la pratique du Reiki : apposer = appliquer, poser ; c’est à mon sens, mieux qu’imposer = contraindre, assujettir…

 

 

J’étais stupéfait d’entendre Alysse raconter ce curieux songe, avec quel emballement ! Elle me donnait des précisions qui me paraissaient d’autant plus étonnantes que, pour ma part, je ne me souvenais d’aucun rêve. 

Quatre jours passèrent.

Joe, accompagné de sa femme, était allé consulter son urologue au sujet d’un blocage survenu au niveau de sa vessie durant la nuit. Son ventre était énorme.

Le lendemain, pour nous distraire un peu, Alysse et moi avions profité de « La journée du cinéma ».

À peine étions-nous rentrés à la maison que Clarisse nous avertit, le regard illuminé :

« Tiens-toi bien, Alysse, Joe est à Saint-Jean, en chambre 52, à droite d’un couloir bleu. Son lit est près de la fenêtre. C’est incroyable. Nul doute que tu as été touchée par la grâce ! »

Ma femme fut troublée par le caractère insolite de ce rebondissement ; étrangement, la phrase « Tu as été touchée par la grâce », l’avait plus affolée que rassurée. Elle n’était pas prête à l’assumer, maintenant qu’on lui en donnait l’occasion. N’avait-elle pas depuis longtemps le désir ardent de soulager les personnes qui souffrent ? Curieusement, depuis que nous nous connaissions, m’avait-elle fait remarquer, elle ressentait une oppression à l’endroit de la douleur à traiter, comme une invitation par Qui de droit à pratiquer un soin de ses mains.

A priori, elle éprouvait cette sensation.

Nous sommes partis rendre visite à Joe. Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, Alysse aurait pu accéder à sa chambre les yeux fermés.

« Eh oui, ma grande, lui a dit Joe, tout comme dans ton rêve ! »

C’était magique, je dois le reconnaître. Et elle l’a magnétisé pour la première fois d’une grande série qui a duré jusqu’à la fin de notre séjour, fin septembre. Au fil des jours, Joe retrouvait foi en la guérison et se sentait de mieux en mieux.

Au mois de janvier, ils ont décidé de nous rejoindre à l’île Maurice.

La veille de leur retour vers la France, mon beau-frère a ressenti une fatigue intense et de violentes douleurs dans la poitrine. Nous l’avons conduit à la clinique la plus proche, où des spécialistes ont fait procéder à des examens médicaux. Le lendemain, vers 8 heures, comme prévu, nous sommes venus le chercher, mais les médecins ont préféré le garder une journée supplémentaire.

Comme à l’hôpital Saint-Jean, sa chambre était bleue, son lit était aussi près de la fenêtre et c’est durant cette nuit de mon anniversaire, le 5/2, que Joe a développé un emphysème pulmonaire et fait un infarctus.

Il était intransportable ; il souffrait ; il sentait qu’il était perdu et sa douleur était autant morale que physique. Les crises étaient survenues vers quatre heures du matin et personne n’avait pensé à nous prévenir. Nous sommes arrivés à 8 heures. Les dommages étaient irréversibles. Il lui était impossible de reprendre l’avion. Joe s’est plaint discrètement :

« Pose tes mains sur ma poitrine, je t’en prie, Alysse ; cela va me faire du bien. »

à suivre...         acheter l'ouvrage