Cet amour que vous ne m'avez pas donné


de Éric VAN HAMME

 

« Un enfant n'a jamais les parents dont il rêve.

Seuls les enfants sans parents ont des parents de rêve. »

Boris Cyrulnik, Les nourritures affectives

 

 

1

 

 

De nos jours

 

Pour la majorité des gens, je suppose, le sommeil s’apparente à une plongée abyssale, un abandon total, quelque part où s’abolissent l’espace et le temps, où le rationnel cède la place à toutes les fantaisies, où le champ des possibles investit des horizons infinis. Mais mes nuits sont tout autres, parties intégrantes de ma vie, presque conscientes. Je plonge à peine la tête sous l’eau, jamais bien loin de cette surface qui me rassure et me retient. J’ignore l’abandon. Je ne largue jamais complètement les amarres. Quand d’autres se perdent dans des croisières au long cours, je cabote à vue, prêt à accoster à la moindre alerte. Je ne connais pas ces lourds rideaux, ceux que l’on tire jusqu’au lendemain quand on ferme le magasin de sa journée. Je me contente d’un fin voilage derrière lequel je suis toujours aux aguets, surveillant ma propre existence, sur le qui-vive.

La première vibration de mon téléphone portable n’a pas fini de grésiller que je décroche déjà l’appareil placé sur la table de nuit. Je chuchote à l’appelant de patienter quelques instants, le temps de sortir de la pièce sur la pointe des pieds, sans même allumer la lampe de chevet. J’ouvre puis referme précautionneu­sement la porte de la chambre où ma femme dort à poings fermés. Je m’engage dans le couloir sombre et avance à tâtons. Lorsque j’arrive enfin dans le salon, les vitres supérieures du séjour cathédral laissent pénétrer la clarté de la pleine lune. Les murs blancs accrochent la moindre parcelle de lumière qu’ils renvoient, tel un écho au parfum sépulcral. Mes yeux distinguent sans difficulté tous les éléments du décor de la pièce principale. Les meubles en bois massif, de facture classique pour la plupart, sont mis en valeur par le modernisme des lignes et les matériaux bruts de notre maison d’architecte, résolument contemporaine, labellisée « bâtiment basse consommation ». Je me pose sur le premier canapé qui me tend les bras pour répondre :

¾       Oui, j’écoute.

¾       C’est Cyrille.

Je reconnais à peine la voix de mon frère cadet. Ses cordes vocales sont enserrées dans un étau qui les empêche de vibrer.

¾       Qu’est-ce qui se passe ? demandé-je d’un ton assez sec.

¾       Ils… ils sont morts !

¾       Pardon ?

¾       Papa… Papa et maman… ils sont… morts, me dit-il en hoquetant.

Je l’entends chialer dans le combiné, tel un môme. Une bonne grosse crise de larmes, de celles qui vous laissent inconsolable, le souffle coupé par les spasmes. Il renifle bruyamment, puis se mouche à plusieurs reprises. J’attends. Impassible. Comme je ne bronche pas, que je reste muet, que je ne réponds pas à son attente, il reprend subitement :

¾       Papa et maman sont morts, Pierre, tu piges ? Ils sont MORTS !

¾       J’avais compris, Cyrille, pas la peine de crier comme ça, je ne suis pas sourd.

¾       C’est tout ce que ça te fait ? me demande-t-il, incrédule face à mon stoïcisme.

J’ai bien saisi qu’il veut m’en dire plus, s’épancher un peu, même si l’essentiel a déjà été clairement énoncé et n’appelle aucun commentaire particulier de ma part.

¾       Qu’est-ce qui s’est passé ?

Je l’interroge mécaniquement, juste pour donner le change, satisfaire son attente incrédule, mais surtout pour faire semblant de m’intéresser à cette nouvelle qui est censée me bouleverser. Qu’aurais-je pu dire d’autre ? En tout cas, c’est la seule question qui m’est venue pour lui permettre de se lâcher. Et c’est exactement ce qui se passe. Le frangin se lance dans un discours haché, sans grand intérêt : le récit imaginé des derniers instants de nos parents. Ils se sont foutus dans le fossé dans un accident de voiture, alors qu’ils se rendaient en Alsace. Quelques kilomètres à peine avant d’arriver là-bas, dans la maison familiale du côté de ma mère, leur vieille Citroën à suspension hydraulique a quitté la route départementale en pleine ligne droite, sans aucun obstacle. La route était seulement un peu mouillée. Le paternel a dû perdre le contrôle de sa trajectoire. « Perdre le contrôle de sa trajectoire ». Je répète mentalement les propos de Cyrille. S’il savait. Sa phrase sonne comme une conclusion hautement symbolique. Sans doute le paternel roulait-il un peu trop vite. C’est en tout cas ce qu’ont laissé entendre les gendarmes. Au bout de quelques minutes d’une écoute distraite, la tête ailleurs, je décide de mettre fin à cette parodie de conversation, prétextant un lever matinal pour une réunion importante au boulot.

Après lui avoir quasiment raccroché au nez, je vais dans la cuisine pour boire un verre de jus de fruits bien frappé. J’ai la manie de mettre quelques bouteilles dans le compartiment fraîcheur, ce qui irrite toujours ma femme qui prétend, à juste titre sans doute, que cet espace doit être réservé aux fruits et légumes constituant la base de son alimentation. La trouille d’attraper un cancer des voies digestives, ou bien toute autre pathologie sournoise, m’incite cependant à faire comme elle, à en ingurgiter au moins cinq par jour, selon la dernière lubie du corps médical. Par goût, mon palais plébiscite plutôt les féculents, et plus encore les sauces qui les accompagnent.

La pendule accrochée au-dessus de la porte menant au cellier débite les secondes dans un tic-tac métallique qui me tape sur les nerfs, un métronome exaspérant. Je reste planté là, assis sur une chaise haute, le menton posé au creux des mains. J’écoute, impuissant, le temps signaler sa fuite inexorable. Je me figure être un immense sablier, sentant chaque grain de sable couler de son cœur vers son ventre. Puis, au bout du bout, lorsque le cœur est vide, sans plus rien à déverser, on l’emporte pour toujours vers le désert des âmes égarées. Ce désert où mes parents avaient été pelletés par le fatal marchand de sable. Je me dis que, si j’ai toujours eu le sommeil léger, c’est peut-être à cause de cela, à cause de la terreur que m’inspire cette détestable perte de contrôle. Un abandon durant lequel on pourrait me kidnapper à mon insu, en moins de deux, pour me balancer sans autre forme de procès dans cette impitoyable prison de silence et d’oubli. Oui, j’ai la pétoche de crever sans m’en rendre compte, d’une « belle mort » disent certains, de casser ma pipe en douce, d’être gobé par la gueule avide et béante de la mort, boulimique.

Le tic-tac me fait l’effet d’un décompte sadique, un compte à rebours funeste dont j’ignore le nombre d’unités à égrener. Une heure, un jour, un an ? Un peu plus, beaucoup moins ? Qui peut savoir ? Personne en vérité. Et ce ne sont pas mes parents qui pourront me contredire. D’après les statistiques, ils auraient dû profiter de la vie assez longtemps encore. Ils auraient pu regarder tranquillement passer les hivers en attendant patiemment le retour des printemps, confiants. Certes, ils n’avaient plus vingt ans, comme ils aimaient à le répéter, histoire de se faire plaindre.

Tu parles, pour ce qu’ils en avaient fait, de leurs vingt ans…

Personne ne le sait mieux que moi. Et pour cause.

Là, avec ma quarantaine largement entamée, je viens soudain de prendre un coup de vieux, un brutal uppercut, en songeant que mes parents et moi étions quasiment de la même génération. Pensez donc, quand j’ai poussé mon premier cri, ma mère avait à peine dix-huit ans et mon père même pas vingt. Des enfants. Voilà : mes parents viennent de mourir brusquement et j’ai perdu des enfants, le chagrin en moins. Moi aussi j’aurais dû pleurer comme mon frangin, fondre en larmes, écrasé de douleur. J’aurais dû sentir le sol se dérober sous mes pieds, le ciel me tomber sur la tête. Autour de moi tout aurait dû se lézarder avant de s’effondrer dans un chaos post-sismique. Mais non. Je n’éprouve rien, en tout cas rien de particulier. La nouvelle est triste, certes, mais à cet instant précis aucune émotion ne vient me submerger. J’ai accueilli l’événement froidement, avec détachement. Mon frère cadet ne m’a pas causé davantage de trouble qu’un présentateur du vingt heures annonçant la disparition de Nelson Mandela, d’Eusébio ou de quelque autre célébrité. Je reste de marbre. L’association d’idées avec la pierre funéraire doit même m’arracher un rictus, presque un sourire, un sourire de façade, malvenu sans aucun doute. N’empêche, je mentirais en écrivant autre chose que cette vérité crue : je ne ressens rien de ce qu’un fils normalement constitué devrait ressentir en apprenant la mort tragique de ses parents, des parents jeunes encore, en pleine santé. Je ne ressens rien de tout cela. J’ai bien conscience qu’une telle confession pourrait choquer. Mais je préfère encore choquer plutôt que d’afficher des sentiments de circonstance qui ne sont pas les miens, faire comme si, faire semblant, me conformer à ce que la société attend de moi en pareille situation. Peut-être que là, assis en pleine nuit dans la cuisine, je comprends enfin la proximité, malsaine prétendront les nobles penseurs, que j’avais éprouvée avec Meursault, à l’âge de douze ans, en lisant L’Étranger de Camus. En parcourant ces lignes, n’importe qui pourrait penser d’emblée que je suis méprisable, sans cœur ; tout un chacun pourrait décider de me haïr sur-le-champ, de me jeter aux orties. Peu m’importe. J’assume ce que je pense. J’assume ce que je suis. Je revendique l’homme aussi fermement que je rejette l’enfant que j’étais. Un mauvais fils sans doute. Mais pouvait-il en être autrement ?

¾       Mon chéri ? Tu vas bien ?

Égaré dans mes improbables considérations filiales, je n’ai pas entendu Anne entrer dans la cuisine. Elle est face à moi, le cheveu en bataille, la mine embrumée, le regard inquiet, belle comme au premier soir dans sa nuisette en satin couleur chair. Ma délicieuse épouse. Je la regarde silencieusement, comme les croyants contemplent une figure pieuse, plein d’espoir et de dévotion. Quoi de plus normal ? Je lui dois tout – absolument tout ; à commencer par le fait d’être en vie.

¾       Tu n’arrives pas à dormir ?

Avant même que j’aie la présence d’esprit d’échafauder une réponse acceptable, une réponse qui me fournirait quelques instants de répit, elle s’approche de moi, les yeux luisants, comme une rosée d’émotion qui se serait invitée en mer d’Iroise. Elle pose sa main sur ma nuque pour attirer mes lèvres vers les siennes, aussi douces et soyeuses que le tissu de sa nuisette à travers laquelle je sens poindre l’escarpement de ses seins impertinents. Après quelques secondes suspendues en plein vol, diffractées, elle se détache de moi et, la voix anxieuse, cherche à se rassurer.

¾       Tu sais que tu peux tout me dire. Je suis toujours là pour toi.

¾       Je sais, mon amour, je sais, fais-je en insistant pour la convaincre.

Je tente d’arborer les traits de l’époux modèle que je ne serai jamais. Impossible. Utopique. Jamais je n’en aurai les épaules et encore moins l’étoffe.

¾       Ne t’en fais pas, lui dis-je, je me suis réveillé à cause d’un mauvais cauchemar, un truc tellement abracadabrant que je l’ai déjà oublié. Je voulais juste attendre un peu pour éviter de replonger dans le même scénario une fois rendormi.

¾       Sûr ? ajoute-t-elle en me fixant de toute son attention, comme si elle voulait obtenir un passe pour accéder directement à mes pensées.

¾       Mais oui, je te le promets. Tu veux boire quelque chose ?

¾       Non merci, décline-t-elle. En revanche, j’aimerais bien que tu viennes avec moi dans la chambre, sinon je n’arriverai pas à me rendormir, surtout qu’il est déjà une heure trente.

  
 

2

 

 

De nos jours

 

C’est cette nuit-là, sans doute, que j’ai inconsciemment choisi de raconter cette histoire. Leur histoire. Mon histoire, par la force des choses.

La mort impromptue de mes parents m’a décidé à pointer le rétroviseur vers l’angle mort de mes souvenirs, là où j’ai enfoui ce que je ne veux plus voir quand je dois regarder derrière, considérer mon passé. Grâce à ce stratagème, je pense pouvoir éviter de me faire doubler sans préavis par ces fantômes qui m’ont hanté pendant tant d’années, ces fantômes qui m’ont terrorisé nuit et jour sans répit. J’ai mis entre parenthèses les dix-huit premières années de ma vie, comme quelque chose de honteux qu’on passe sous silence. Un silence qui, par certains côtés, peut ressembler à une négation pure et simple : un déni. Le décès de mes parents vient de tout faire voler en éclats, de tout faire sortir, de révéler tous mes maux. Mais, contrairement au mythe de Pandore, leur mort a enfin permis à l’espérance de sortir de la boîte, une espérance inédite qui pourrait contrecarrer toutes les souffrances, tous les dommages que j’ai enfermés hermétiquement. Voilà pourquoi je me suis senti libéré, affranchi de mon esclavage, sans la moindre chaîne pour entraver mes mouvements, ma liberté de parole et d’esprit. Les montagnes infranchissables qui ont toujours barré mon horizon viennent de s’évanouir, ouvrant devant moi de nouvelles perspectives, un nouveau monde, celui du possible.

De retour dans le cocon du lit conjugal, il ne faut pas plus d’une dizaine de minutes pour que j’entende à nouveau le souffle ample et régulier de ma femme, Anne. Elle a retrouvé le sommeil dans mes bras, la tête posée sur ma poitrine, bercée par le rythme lent de mon cœur, pas plus d’une quarantaine de pulsations par minute au repos. La douceur des caresses. Le secours des bras. Ma femme a besoin d’une relation physique intense, gémellaire, quasi siamoise. Elle a besoin de sentir mon amour, d’éprouver mon attachement. « J’aime être dans tes bras », me dit-elle tout le temps. Ainsi se matérialise notre proximité de cœur et d’esprit. Nous fusionnons presque. Combien de fois m’a-t-elle susurré, alors que nous faisions l’amour, qu’elle aurait aimé se fondre en moi, investir chaque parcelle de mon corps et de mon âme. Sa façon à elle d’être à moi. Et réciproquement. C’est avec elle, grâce à elle, que j’ai découvert ce qu’aimer veut dire, ce que l’amour véritable, pur, désintéressé signifie. J’ai éprouvé cet état de grâce, de perfection absolue, l’abandon à l’autre qu’il suppose, la confiance qu’il implique pour oser se lâcher, sauter dans le vide, s’offrir sans aucune pudeur, sans aucune retenue. Sans elle, je n’aurais jamais su faire tomber le masque, me mettre à nu pour devenir un homme. Oui, j’ignorais toutes ces choses. Pire, je ne pouvais même pas les concevoir.

Avant de rencontrer ma femme, j’étais étranger aux sentiments heureux. On ne m’en avait jamais offert, on ne m’avait jamais montré, on ne m’avait jamais appris. J’avais bien tenté d’en donner, instinctivement, maladroitement, mais n’avais jamais rien reçu en retour. Pour moi, ces sentiments relevaient d’un concept, d’une esthétique, d’un absolu, d’une chimère qu’on disséquait sous toutes les coutures dans les romans, qu’on exposait sous toutes les lumières au cinéma, qu’on déclamait haut et fort dans toutes les poésies. Mais comment donc aurais-je pu jouir d’un cœur intelligent à la place de cette mécanique, de cet amas hideux de nerfs, d’artères et de muscles qui ne battaient que par la force de l’habitude, en vain. Malheureusement, dans la vie, la vraie vie, celle que j’avais connue chez mes parents, tout était placé sous le signe d’un matérialisme absolu que la modestie de notre condition sociale rendait plus prégnant encore. Il n’y avait pas de place pour le superflu. Et l’amour, les sentiments, devaient alors représenter le comble du superflu, un luxe qu’on ne pouvait pas s’offrir, en tout cas un luxe qu’on ne m’avait jamais montré, pas même laissé entrevoir à la dérobée. Cette indigence sentimentale était gravée en moi et, en gravant ce manque, en façonnant ces creux, mes géniteurs avaient créé des failles partout autour, des lézardes qui me rendaient aussi fragile qu’un édifice qu’on aurait érigé par erreur, précisément à l’endroit où il n’aurait pas fallu le faire. Voilà pourquoi je suis tout de guingois, en équilibre instable, mal conçu à la base, posé sur des fondations précaires, sur des sables mouvants. Tour de Pise dans la cité des Doges. Au moindre geste, à la première tentative pour échapper à mon misérable état, j’aurais irrémédiablement été englouti.

Je caresse les cheveux de ma tendre moitié, celle qui m’a permis de me dresser sur mes deux jambes, celle sans qui je serais resté un infirme, un véritable handicapé des sentiments. Je sens son odeur, son parfum plutôt. Anne est tellement délicate, tellement subtile qu’elle exhale en permanence des fragrances qu’aucun nez, aussi génial soit-il, ne pourra seulement approcher. Son parfum est celui de l’amour intégral, de la passion exclusive. Je ferme les yeux, ému par tant de bonheur, sachant depuis longtemps déjà que je ne parviendrai pas à me rendormir. Je me replonge dans le bassin des souvenirs. Un immense bassin asséché qui se remplit brusquement. Comme si, en partant, mes parents avaient dynamité le barrage retenant ma mémoire. Un véritable déluge qui devrait accomplir son œuvre jusqu’à tout faire déborder.

Voilà comment je m’étais retrouvé sur la désormais funeste route départementale, celle qui offre un long bout droit dans la vallée de la Fecht, une fois passé Munster. Cette route était célèbre dans le coin, justement parce qu’elle permettait aux fous du volant de pousser leurs engins dans leurs derniers retranchements. C’était l’endroit idéal pour bloquer l’aiguille du compteur, pour faire cracher aux moteurs leurs derniers chevaux, ceux qui s’exhibent fièrement sur les luxueux catalogues des bonimenteurs en concession. Mais attention, pour être droite, cette route n’en était pas moins piégeuse. Les hivers alsaciens n’ont jamais été tendres avec le bitume. Au printemps, il faut sans cesse colmater les stigmates causés par le gel. La route était droite, c’est entendu, mais aussi terriblement traîtresse, particulièrement à la jonction avec la route de Saint-Gilles, là où le terre-plein la scinde en deux. Notre famille ne dérogeait pas à la coutume locale. Mon père, comme tous les autres mecs, les vrais, les durs, blindés de testostérone, venait chercher là sa petite dose d’adrénaline. Un shoot à bon compte. Je l’avais souvent soupçonné de s’y pointer en douce, pour retrouver les sensations de sa prime jeunesse, celles d’avant ses vingt ans, celles du temps de sa splendeur quand il jouait au rebelle de banlieue, cheveux au vent et clope au bec sur sa rutilante moto.

Tous les jeunes prolos de cette génération se prenaient soit pour James Dean, soit pour Marlon Brando, se gominaient la tête au Pento, portaient un peigne dans la poche arrière de leur blue-jean, mâchaient négligemment du chewing-gum, rajoutaient quelques mots d’anglais parce que c’était super bat’. Ainsi, Jean-Philippe Smet était devenu Johnny Hallyday, Claude Moine s’était transformé en Eddy Mitchell et Hervé Forneri avait endossé le Perfecto de Dick Rivers. Un des moments de gloire de mon père remontait à cette époque précisément quand un jour, en pleine rue, alors qu’il déambulait nonchalamment, une jeune nénette s’était soudain mise à hurler en l’apercevant, croyant croiser la route de l’idole des jeunes. En tout cas, c’est ce qu’il prétendait sur le ton de la fausse confidence, de celles qui produisent les légendes. En pure perte. Normalement, un truc pareil ça vous formate l’existence, trace devant vous un sillon lumineux qui conduit droit devant sur le boulevard des étoiles.

Je me souviens que mon père m’avait à plusieurs reprises exhibé une photo crénelée en noir et blanc, un peu passée, où on le voyait prendre une pose avantageuse sur sa légendaire moto, une rugissante Triumph Tiger. Quand je le dévisageais, circonspect devant son allure empâtée, il ne manquait jamais de préciser « c’était avant ta naissance », au cas où je n’aurais pas bien compris que, lorsque j’avais débarqué dans sa vie trépidante et aventureuse, ses perspectives d’avenir, flamboyantes à n’en pas douter, avaient pris fin par ma faute. Eh oui, il fallait bien se rendre à cette évidence : j’étais un briseur de rêves, un mauvais coup du sort. On me l’avait souvent fait comprendre, à mots couverts devant témoins, mais beaucoup plus directement les autres fois. J’étais un accident de parcours, un écart de conduite, une casserole à trimballer au cul de la guimbarde : « Just fucked ». Putain de gamin. C’est peut-être pour cela que mon père, marié-trois-enfants à moins de trente ans, venait se payer des tranches de nostalgie à fond la caisse sur la départementale, se prouver que, malgré ses trois chiards et bobonne à la maison, malgré ses cheveux envolés avant l’heure, malgré sa bedaine déjà rebondie, il était jeune encore. À cause de moi, toujours moi, sa belle moto, son orgueil rugissant, ce substitut de phallus chromé, avait été remisée dans la cave de la cité HLM où elle avait fini par rouiller.

Lui aussi était rouillé, rongé de l’intérieur. Son attitude puérile avait quelque chose de pathétique, tout ça pour se mentir, tenter de se persuader qu’il n’était pas ce qu’il paraissait être : un jeune vieux. En vérité, les « exploits » de mon père étaient surtout faits pour être partagés, exhibés, sinon à quoi donc auraient-ils servi ? Voilà pourquoi nous avions souvent le droit - l’obligation en ce qui me concernait - d’être les témoins directs de ses courses vaines, ses quêtes foldingues et puériles. Je me souviens plus particulièrement de cet après-midi caniculaire d’août 1976 où, avec deux cousins, mon père nous avait embarqués à bord de la 4 CV marron de la grand-tante pour atteindre, pied au plancher et vitres ouvertes pour exacerber les sensations, la barre mythique des cent kilomètres-heure. Après de tels exploits cinétiques, la petite voiture avait pris l’air fumeux et renfrogné de son illustre devancière, la « jamais contente ».

Si nous connaissions particulièrement bien cette départemen­tale, c’est aussi parce qu’elle longeait un moment le cours de la Fecht, petite rivière poissonneuse. À cette époque, mon père taquinait la truite, selon la mode de la société post-soixante-huitarde prônant le retour aux valeurs ancestrales, loin du poulet aux hormones fustigé par Jean Ferrat. Autant vous le dire sans détour : je déteste la pêche, comme je déteste toutes les « activités » auxquelles j’ai participé à mon corps défendant. Impossible de m’y soustraire. Mais mon avis ne comptait pas, au moins pour ces questions-là. Vous jugerez de la légitimité qui autorisait mon père à me prendre en otage. En attendant, je ne comptais plus les fois où je m’étais retrouvé dans les champs, entre la route départementale et la Fecht, pour tenter d’attraper les sauterelles qui serviraient d’appât pour contenter la voracité des truites. J’ai en souvenir les boîtes en plastique vert que mon père me demandait de remplir d’insectes bondissants, de sales bestioles qui devaient être fringantes au moment de leur baignade forcée. Même si je n’étais pas très doué, l’exercice était à ma portée tant il y avait de sauterelles aux abords de la rivière, des nuées d’insectes qui pullulaient dans les hautes herbes. Je me rappelais d’autant mieux ces épisodes qu’en général, il y avait deux sessions quotidiennes de pêche : une très tôt le matin, dès potron-minet, l’autre en soirée dans l’heure précédant le coucher du soleil. Dans la journée, les truites ne se montraient pas, cachées sous les berges ou dissimulées dans un sombre et profond trou d’eau, bien à l’abri des regards. Ces parties de pêche rythmaient les séjours estivaux. Pour accompagner les truites, et pour que la fête soit complète, nous traquions également le champignon par monts et par vaux.

Malheureusement, en Alsace, comme dans chaque village plus ou moins reculé de notre belle France, les coins à champignons, les vrais, n’étaient répertoriés nulle part, ne figuraient sur aucune carte, pas même sur une carte au trésor. Les bons coins étaient comme un secret d’État, un secret qu’un père ne révélait souvent à son propre fils qu’une fois sur son lit de mort, quand il était sûr et certain de passer l’arme à gauche. La plupart d’entre eux attendaient tellement d’être pratiquement morts qu’ils le devenaient effectivement avant d’avoir lâché le morceau. Dans ces conditions, vous pouvez imaginer combien les balades champêtres des Parigots les faisaient rire. Je me souviendrai toujours de leurs tronches goguenardes quand ils nous voyaient revenir, nous demandant à dessein si cela avait bien donné. Tout juste pouvions-nous leur montrer une ou deux poignées de trompettes de la mort, une chanterelle famélique au fond du grand panier en osier, un grand panier au cas où nous serions tombés sur une tache, ce qui arrivait à peu près aussi souvent que mon grand-père maternel touchait le tiercé dans l’ordre. De toute façon, les pécores du cru prétendaient systématiquement que ce n’était jamais la bonne période, alors même qu’ils se tortoraient des champignons à tous les repas tandis que nous maudissions notre malchance chronique d’arriver trop tôt ou trop tard. Jamais nous n’avons eu la lucidité de nous apercevoir que nous étions leur aimable distraction, fidèles au rendez-vous d’août. « Alors grand, qu’est-ce que tu nous ramènes aujourd’hui ? » Ils se fendaient la gueule sous cape, nous prenaient pour les cons que nous étions vraiment alors que nous étions naïvement persuadés d’avoir là-bas des amis, sous prétexte d’ascendance locale.

Cette nuit-là, des nuées de sauterelles explosaient dans la pénombre de notre chambre, des sauterelles vertes et bondis­santes, ces sauterelles que parfois j’écrasais malencontreusement entre mes doigts malhabiles. S’échappait alors de leurs corps meurtris un liquide brun, leur essence même. Enfant, je me demandais souvent quel intérêt les truites pouvaient bien trouver à bouffer ces insectes hideux dont les cuisses n’étaient même pas charnues, surtout si on les comparait à celles des grenouilles. Bien des années plus tard, un collègue de travail rapporta d’un voyage au Mexique un paquet de sauterelles grillées que, paraît-il, on dégustait chez eux en amuse-gueule à l’apéritif, comme de véritables friandises. Quand il m’avait présenté le paquet grand ouvert, je m’étais senti obligé d’en prendre une, par pure politesse certes, mais surtout pour tenter d’obtenir enfin une réponse à cette question qui trottait dans ma tête depuis plus de trente ans. Quand j’avais croqué à pleines dents dans la bestiole calcinée, j’avais eu la désagréable surprise de sentir dans ma bouche un jet de liquide pareil à celui d’autrefois, un goût abominable, un fiel atroce qui provoqua chez moi une grimace accompagnée d’un haut-le-cœur et, chez mon collègue, une énorme crise de fou rire. Par orgueil, sans doute, j’avais avalé sans me plaindre ce cadeau empoisonné, répugnant par la suite à aller vérifier sur Internet si les sauterelles figuraient ou non au rang des douceurs mexicaines, ou bien si mon collègue s’était payé ma tête comme les Alsaciens le faisaient autrefois.


 

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