De Foi et de sang
de Pierre GIEF

roman historique

 

Chapitre 1

Marcus Tête Grise

 

L’hiver s’était abattu brutalement sur l’Armorique. Le pays, au climat habituellement doux, souffrait sous le joug du blizzard et du gel. Les gens vivaient calfeutrés, claquemurés au sein de leurs habitations. Les rares huttes de paysans restaient obstinément closes, leurs toits de chaume couverts d’une épaisse couche de neige. À la blancheur immaculée répondait le noir lugubre et gluant des rondins humides disposés comme des sentinelles. Toutes ouvertures barricadées de l’intérieur, les masures ne vivaient plus que par les fumées grises sorties des cheminées grossières, toutes centrées au milieu des toits. Les fumerolles des foyers montaient roides dans un ciel si bleu et si parfaitement immobile qu’il en hypnotisait le regard.

La crainte d’une nouvelle chute de neige s’éloignait avec le beau temps revenu. Malgré cela, dans les villages silencieux, seuls les chiens couraient encore de temps en temps, la queue entre les pattes à la recherche d’un os à ronger. Leurs traces faisaient des pistes dans les enclos déserts. Des jardinets aux bordures de pierre apparentes délimitaient autant de tombes claires que de chaumières.

 

Les trois moines bénédictins avaient quitté le dernier endroit habité depuis plus de cinq heures, sans escorte cette fois. Il n’y en avait pas eu sur place : ni marchand colporteur d’outils et d’ustensiles de fer indispensables à la vie domestique, ni cavaliers envoyés en visite de guet par le seigneur du lieu, ni même quelques-uns de ces simples paysans qui voyagent ensemble à la rencontre d’une parente mariée à un homme d’un village proche. Leur destination était, il est vrai, peu courue, étrange même pour des hommes d’Église plus habitués à aller d’une abbaye prospère à une autre qu’à s’aventurer sur les voies peu fréquentées du centre de la Bretagne. Ils voulaient poursuivre plus à l’ouest, vers la forêt dense et mal connue. Plusieurs chemins la contournaient mais peu y pénétraient. Ils eurent même du mal à échanger leur robuste mulet encore jeune mais épuisé par la longue étape précédente contre un nouvel animal de bât. Le paysan qui leur céda enfin un âne couvert de vermines et au caractère ombrageux ne le fit qu’avec réticence. L’échange avait beau être à son avantage, son sens pratique se refusait à laisser une bête bonne encore à bien des services finir en pâture aux loups des Carnutes ou tout simplement retourner à l’état sauvage après que ses trois maîtres furent morts de froid, de faim ou sous les coups d’un brigand de passage.

Ils étaient partis seuls, sur la foi d’une indication peu précise, donnée à contrecœur par le chef du village. Ce dernier était resté longtemps au portail de la palissade entourant le bourg, mi-dubitatif, mi-impressionné par ces hommes de Dieu à la fois courageux et inconscients.

Ils marchaient sans halte de peur de ne pouvoir atteindre le village suivant avant la tombée de la nuit. Tout retard dans ces régions inhospitalières se soldait immanquablement par une mort rapide, sous la griffe d’un prédateur, homme ou bête. Il valait mieux regarder devant soi et avancer. Le froid mordant y incitait, autant que la prudence. Depuis une lieue, ils côtoyaient la forêt. Le chemin de terre qu’ils suivaient était étroit comme une sente de montagne, pas même assez large pour un char à bœufs. D’ailleurs, il n’y avait aucune trace des deux sillons habituels qui rendait l’effort plus facile sur les routes de terre battue qu’ils prenaient la plupart du temps, sans parler des anciennes voies romaines encore pavées et si aisées à la marche. Ici, au contraire, une seule bande de terre boueuse, collante aux braies et aux chausses de feutre. Pour plus de commodité, les moines avaient relevé leur coule jusqu’au-dessus du genou, passant le bas de leur robe de bure dans la corde de chanvre qui leur enserrait la taille. Cette tunique d’occasion ne leur était pas d’une grande utilité pour lutter contre le froid. Elle retenait l’eau et la neige dans les plis mal ajustés, mouillant le haut des chausses et jusqu’à la chemise de laine épaisse qu’ils portaient à même la peau. Ils marchaient péniblement, faisant effort à chaque pas pour décoller leurs lourds sabots de bois et leurs guêtres de cuir de la glaise pesante. Le silence, presque palpable sous l’effet du froid glacial et du ciel trop pur, contrastait avec leur souffle court. Le cri d’une buse fit lever la tête du premier voyageur. Il s’arrêta, mit sa main en visière afin de suivre sans être ébloui le vol statique de l’oiseau. Ce dernier planait, tache noire en croix sur l’azur, à la recherche d’une proie facile à surprendre sur le blanc immaculé. L’animal poussa un second cri, plus perçant, et s’immobilisa, ses ailes battant en moulinets. Le moine songea à la victime, mulot, taupe ou musaraigne, paralysée de terreur, incapable du moindre geste de fuite. La buse replia brusquement ses ailes et piqua. L’homme eut du mal à la suivre et la perdit à l’arrivée au sol, derrière un buisson de houx, unique tache verte au milieu du blanc et du noir.

 

« Encore une heure, Frère Marcus ! » s’exclama quelqu’un derrière le moine. Surpris, celui-ci se retourna brusquement sans pour autant perdre le sourire. La voix d’Arnulf lui faisait toujours cet effet : à la fois brutale et rassurante, surprenante par son ampleur et sa gaieté cordiale.

« Oui, Arnulf ! répondit-il à la montagne d’homme qui lui faisait face. Une heure pour vous, mais peut-être bien deux pour nous ! »

Le second moine partit d’un rire énorme, un rire de géant resté enfant à tout jamais. Marcus l’aimait exactement pour cela. Il faisait froid, le danger était omniprésent, la plaisanterie n’en était pas vraiment une, mais Arnulf éclatait de rire, comme ça, pour rien !

« Heureux les esprits simples, car ils verront Dieu ! » dit une troisième voix plus jeune, à peine muée, mais déjà bien affirmée, en provenance du dernier moine qui suivait l’âne et fermait la marche.

Marcus sourit. Frère Yvo de Gênes était un esprit cultivé qui malgré son jeune âge connaissait les Saints Évangiles sur le bout des doigts. Il lui paraissait douteux cependant qu’Arnulf eût saisi l’allusion.

« Allons, vous avez raison, Frère Arnulf… Reprenons le rythme ! »

Il se retourna dans le bon sens, fit quelques pas seul, puis tous trois se remirent à cheminer.

Le sentier qui suivait la lisière depuis plusieurs lieues fit brusquement un coude, profitant d’une trouée un peu plus large pour s’enfoncer dans la forêt. Marcus hésita. Jusqu’à présent il ne s’agissait que de longer une masse continue et peu identifiable d’arbres de toutes espèces, de taillis épais qui tenaient à l’écart des sous-bois. On les devinait sombres et hostiles. Parfois, lorsque le chemin montait sur une butte un peu plus haute que les autres, la vue s’arrêtait sur une vaste étendue de cimes noirâtres piquetée de clairières enneigées comme autant de lacs blancs et calmes semés çà et là dans le moutonnement tacheté de la forêt. Celle-ci, dans son manteau d’hermine, avait tout des chiens dalmates en vogue chez les riches seigneurs de Rome. Comme un animal au coin du feu, elle se lovait en courbes douces, en vallons arrondis, ses flancs offerts au soleil d’hiver. Là-bas, un vol de corbeaux la faisait frémir un instant, tressaillement d’aise ou frisson glacé, le temps d’une bourrasque. Puis, le silence revenu, la brise légère donnait à la forêt la respiration profonde d’une dormeuse paisible.

Marcus envisagea un court moment la trouée qui se présentait à lui. Deux énormes chênes plusieurs fois centenaires l’encadraient comme autant de piliers plantés en muets avertissements. Tous deux noueux et effeuillés semblaient se battre à plusieurs toises[1] du sol, leurs énormes branches se mêlant inextricablement en une arche griffue et décharnée. Aux pieds de ces titans dont la seule vue mettait mal à l’aise, de nombreux noisetiers enchevêtraient leurs fins rameaux en un fouillis de taillis sombres et désolés. Seules les taches lumineuses aux reflets vernissés des feuilles de houx paraissaient encore vivantes. Quelques-uns de leurs fruits rouge vif attiraient l’œil comme autant d’appâts trompeurs pour le voyageur, invité ainsi sournoisement à pénétrer dans cet antre sauvage et hostile.

Pour se rassurer, Marcus songea qu’en plein été le tableau devait être tout différent. En lieu et place de ces gardiens hideux aux troncs gluants devait s’élever une cathédrale de verdure, deux géants aux frondaisons bruissantes de la vie de dizaines d’oiseaux et d’écureuils. Il n’y avait d’ailleurs là rien que de très naturel : la forêt bretonne était réputée de par le monde pour ses chênaies incomparables.

Le moine n’hésita pas longtemps, ne voulant pas de nouveau ralentir la progression du groupe. Il passa résolument sous l’arche immense et pénétra sans peur dans Brocéliande.

 

L’intérieur de la forêt ne se révéla pas aussi sombre qu’il l’aurait cru. La futaie était dense en surface, semée de taillis et d’arbustes de toutes sortes, mais les plus beaux spécimens de feuillus prenaient toute leur place à mi-hauteur, étouffant de leur masse les arbres poussés trop proches ou trop tardivement. Les chênes imposaient leurs troncs massifs qui se divisaient rapidement en deux, trois ou quatre branches maîtresses et étalaient leurs rameaux en une canopée trouée de larges espaces bleus. Les hêtres, racés et élégants, s’élançaient droits et superbes vers le ciel, cependant que de nombreux châtaigniers se frayaient un passage entre les places laissées libres par leurs géants voisins. À intervalles irréguliers, le chemin débouchait sur une clairière, grande souvent comme un jardinet quand elle s’établissait autour d’un arbre abattu par la foudre, parfois immense et couverte de hautes fougères et de bruyères que la neige transformait en verreries étincelantes.

C’est au milieu de l’une d’elle que l’âne décida brusquement de s’arrêter.

Il n’y avait eu aucun signe avant-coureur de cette mauvaise humeur : ni braiement vindicatif, ni tentative de se dégager du licol, pas même un frisson d’épuisement. La bête s’arrêta tout net, les sabots bien plantés dans la terre humide, l’arrière-train arc-bouté contre toute tentative de le faire avancer. Les trois moines conjuguèrent leurs efforts. Ils alternèrent la force, les uns poussant le troisième tirant, la menace du bâton, la douceur… Arnulf se chargea même d’une partie du bât de l’animal. Rien n’y fit. L’âne buté ne céda pas même à la gourmandise d’un quart de chou tiré des réserves de nourriture que frère Yvo lui tendit en vain. Bien au contraire, après s’être ébroué et dégagé un peu de jeu sur sa longe, il s’assit, la croupe bien posée sur le sol, les pattes avant raides comme des piquets.

Marcus pensa qu’il leur faudrait bientôt céder à l’animal et bivouaquer à cet endroit. Non pas que le hasard l’ait mal choisi : après tout, une clairière, moyennant un feu généreux allumé en son centre, était une place relativement sûre, aisée à surveiller et pas moins confortable que le pied humide d’un arbre. Le ciel parfaitement bleu laissait présager une nuit froide mais sans pluie. Il suffirait d’instaurer un tour de veille pour alimenter le foyer, ce qui était chose facile pour des moines dont les prières régulières et fréquentes écourtaient depuis longtemps le sommeil. Le plus rude serait de se préserver de l’humidité ambiante. Les larges couvertures rêches et épaisses qu’ils avaient emportées avec eux leur permettraient de dormir un peu, à condition de constituer un épais matelas de fougères entre leur corps et la terre nue. Restait à trouver le bois sec dans cette forêt dont toutes les branches dégouttaient de la fonte des neiges. Ce dernier point surtout préoccupait Marcus, quand soudainement Arnulf s’écria :

« Âne bâté, brute de la création, le Seigneur est trop bon ! Le Seigneur est vraiment trop bon ! »

Même en cet instant de sainte colère, Arnulf gardait un air d’enfant, les bras levés, trépignant et martelant de ses deux pieds le sol gelé. Le moine à la silhouette de dieu antique ressemblait plus à Jupiter qu’à Apollon. Haut d’un peu plus d’une toise, il dépassait de deux têtes ses compagnons. Sa carrure, la largeur de ses bras et de ses cuisses, ses mains larges comme des battoirs en auraient fait assurément un merveilleux costaud de foire. Autour de sa tonsure, une large auréole de cheveux blonds épais et bouclés faisait pièce à une énorme barbe frisée et peu entretenue. Deux yeux bleu vif et rieurs encadraient un gros nez rond rendu rouge et humide par le froid ambiant. À y réfléchir, Arnulf tenait plus aujourd’hui de Bacchus que du roi des dieux romains… Tout en lui rappelait les montagnes helvètes de son enfance. Comme elles, il dégageait de sa personne une impression de force directement puisée aux puissances telluriques passées du centre de la terre à tout son être par le biais de deux jambes surgies du sol comme deux blocs de granit bruts. Son visage surtout reflétait ses origines. Le front large, les joues rebondies, le menton et le nez proéminents, tout trahissait le rude montagnard, jusqu’à sa barbe fournie et dorée qu’il laissait pousser en toute liberté. Il la taillait uniquement lorsque Frère Marcus le lui rappelait avec insistance, et sans hâte encore, d’un simple coup de ciseau mal ajusté. L’homme n’avait besoin d’aucun apprêt pour ressembler aux héros des légendes antiques. Toute sa physionomie dégageait force, souplesse et bonhomie. Son sourire, jamais pris en défaut, se lisait jusque dans ses yeux clairs. Un sourire donné sans calcul, à tout venant, aux oiseaux et à la vie. Comme nombre de ses compatriotes, Arnulf était lent à exprimer une pensée qu’il avait pourtant parfaitement claire et de bon sens. On riait de ses aphorismes souvent approximatifs, mais qui plaisaient aux gens simples à qui il s’adressait. Il en était de même de sa générosité. La seule limite qu’il y mettait était celle que lui fixait Marcus, lui-même tenu à la survie corporelle autant que spirituelle du petit groupe. Arnulf, quant à lui, aurait donné sans hésiter son manteau aux pauvres comme saint Martin, mais aussi sa camisole et ses braies, quitte à poursuivre son chemin nu comme un ver : le petit Jésus n’avait-il pas donné l’exemple en naissant de cette manière ? Heureusement pour lui, Frère Marcus le veillait comme un père. Leurs rapports tenaient d’ailleurs plus du lien filial que fraternel, bien que deux années seulement les séparassent. L’aîné, par sa sagesse et son calme réfléchi, tempérait les ardeurs enfantines, l’humeur joyeuse et débordante du géant. Ce dernier accueillait toujours les remarques du premier avec l’étonnement et la candeur d’un petit garçon, un peu comme si Marcus ne parlait pas au nom du Christ mais comme Jésus lui-même… un miracle sans cesse renouvelé en quelque sorte !

« Allons, allons, Frère Arnulf, lui dit Yvo de Gênes. La bête est fatiguée, comme nous tous ! »

« Je n’en crois rien… si elle a porté le Seigneur pour entrer à Jérusalem, elle peut bien faire de même pour nos quelques hardes ! »

Marcus sourit à cette remarque. La forêt qui les entourait n’avait rien des abords dorés et désertiques de la ville sainte. Le chemin n’était ni poussiéreux ni couvert des palmes dont les Saintes Écritures mentionnaient qu’elles jonchaient la voie devant les pas du Christ. L’âne, toujours assis, ne bougeait plus d’un pouce. Soudain Arnulf lâcha le lourd bourdon qu’il tenait à la main, s’approcha de l’animal et, les deux poings sur les hanches, se mit à lui parler très sérieusement.

« Écoute-moi, animal stupide et entêté. Je suis au bout de ma patience et si tu ne te relèves pas sans délai, je te ferai trotter jusqu’en enfer et je demanderai au diable de te piquer le cul avec sa grande fourche ! »

Ce petit discours fit hausser les épaules d’Yvo qui n’appréciait que modérément les formules à l’emporte-pièce de son compagnon. Marcus, plus habitué et moins à cheval sur les écarts de langage, sourit à nouveau. Quant à l’âne, il regarda le grand moine de ses yeux doux et humides, souffla deux fois en secouant sa grosse tête et ce fut tout.

Arnulf se décida. Il passa devant l’animal, lui tourna le dos, s’accroupit prestement et carra ses larges épaules entre les pattes avant. Puis il glissa ses deux bras puissants derrière les jarrets, donna un grand coup de tête sous le menton de l’âne qui cherchait vainement à le mordre. Enfin, d’un coup de rein brutal, il se releva. L’équidé surpris sentit ses membres antérieurs décoller du sol. Il eut un braiment de terreur, chercha à se dégager en donnant de furieux coups de licol à droite et à gauche. Curieusement il ne ruait pas. Toute sa partie postérieure encore assise tremblait au contraire d’effroi. L’homme, maintenant presque debout sous la tête de l’animal, riait aux éclats. Ses mains bien accrochées aux poils de la bête, il repoussait du front les mâchoires qui cherchaient à le saisir. L’âne tenta de reprendre le dessus en soulevant enfin sa croupe. Ses sabots heurtèrent maladroitement la terre, à la recherche d’un équilibre moins précaire. Arnulf ne relâchait pas sa poigne de fer. On vit alors l’image étrange et burlesque d’un moine radieux portant sur ses épaules un âne au comble de la terreur, la queue basse et les oreilles s’agitant en tous sens, les pattes arrière labourant le sol gelé comme s’il voulait désormais sauter par-dessus cet obstacle incongru. Heureux de son coup, Arnulf fit un pas en avant, puis marcha lentement, entraînant avec lui la pauvre bête maintenant domptée. L’étrange animal à six pattes riait et braillait en même temps. Marcus ne résista pas à ce spectacle. Il se mit à rire à son tour. Yvo applaudit et s’exclama :

« Suivons le chemin que nous indique Chimère[2], mes frères… le naturel revient au galop ! »

Arnulf, après avoir fait faire un tour complet sur place à son étrange bagage, le reposa doucement sur le sol, tout tremblant et fébrile.

« Alors, qui de nous deux mènera l’autre ? »

« Dieu m’est témoin, reprit Marcus, avec vous, Frère Arnulf, même le pape pourrait se passer de mule ! »

 

Ils riaient encore tous les trois lorsque le silence s’imposa autour de la clairière. L’âne cessa brusquement de braire. Ses oreilles se couchèrent, ses membres se mirent à trembler plus fort encore qu’auparavant. Ses poils se hérissèrent sur sa croupe. Il tira violemment sur sa longe, cherchant désespérément à fuir. Une peur ancestrale qui n’avait plus rien à voir avec la surprise affolait l’animal. Les trois hommes ne tardèrent pas à la ressentir à leur tour. La crainte venait de loin. Une peur bestiale qui prenait aux tripes, nouait la gorge et bloquait la respiration. Chacun ressentit soudain dans sa chair l’angoisse primitive de la proie face à la brutalité inconsciente du prédateur. Marcus fut le premier à se ressaisir. Il s’approcha de l’âne et s’adressa au plus jeune de ses compagnons.

« Yvo, agrippez-vous au bât et surtout ne le lâchez pas, quoi qu’il advienne ! Arnulf, votre bâton ! »

Il dégagea lui-même des bagages que transportait l’animal une longue pique acérée à bout ferré, ainsi que la cognée qui leur servait habituellement à couper le bois de leur feu de camp. Arnulf ramassa posément son bourdon sans quitter des yeux la lisière de la clairière. Jamais le moine ne se séparait de son bâton de marche. D’un poids de soixante livres[3], long d’une toise et demie, il était taillé à la mesure de son propriétaire. Arnulf se l’était lui-même fabriqué en coupant tout simplement un jeune chêne bien droit et en l’ébranchant soigneusement. Il avait fait sécher le bois toute une année, puis l’avait durci à la flamme. Enfin, pour lui donner plus de fermeté et d’équilibre, il en avait évidé soigneusement et profondément les deux extrémités. À l’intérieur, un forgeron avait coulé deux livres de métal à chaque bout, rendant le bourdon parfaitement inusable. Arnulf maniait ce bâton comme un autre l’eût fait d’une badine. Il s’en servait pour la marche, bien sûr – seul un arbre eût pu assurer le pas d’un tel homme –, pour gauler les noix dont il raffolait ou pour écarter fermement les curieux et les mendiants qui faisaient mine de s’approcher de trop près de leurs maigres biens. Personne ne doutait qu’entre de telles mains ce bourdon pouvait devenir une arme redoutable.

« Gardons-nous de chaque côté de l’âne, Frère Arnulf. Le Seigneur nous vienne en aide !… »

Aucun des trois compagnons n’avait nommé le danger qui les guettait. Chacun savait ce que ce silence annonçait. Ils en eurent vite confirmation. Plusieurs taillis bronchèrent, puis un animal à silhouette de chien énorme sortit de la forêt et commença à contourner le groupe, la queue entre les pattes et les oreilles dressées.

Le loup était magnifique. Son épais pelage d’hiver, gris sombre et soyeux, masquait à peine ses muscles souples et puissants. Il se contenta de suivre les abords touffus de la clairière, reniflant le sol et jetant des coups d’œil à la dérobée vers le groupe de moines aux aguets. Une fois certain de l’absence d’autres hommes aux alentours, il stoppa sa ronde, fit quelques allers-retours sur place, puis gronda et jappa de plus en plus fort. Soudain il s’immobilisa, leva la tête au ciel et hurla. Le cri lugubre déchira le silence comme un appel à la mort. Une, puis deux louves amaigries et les mamelles pendantes surgirent à la suite l’une de l’autre et se postèrent sans un bruit à l’opposé du mâle, empêchant ainsi toute possibilité de fuite. Arnulf leur faisait face. Il souleva son bourdon en le tenant par une extrémité, et fit mine de tenir en respect les deux animaux qui ne cherchaient pas encore le combat. Quelques buissons frémirent encore. Des jappements bruyants fusèrent, désordonnés et joyeux. Quatre jeunes pénétrèrent à leur tour en se bousculant dans la clairière, les deux premiers jouant encore à se mordiller, les deux autres plus calmes flairant le sol gelé. À la vue du mâle, ils s’immobilisèrent en gémissant et se couchèrent. La meute était au complet, prête à attaquer. L’espace de quelques secondes, le temps parut s’arrêter. Les trois hommes, sur leur garde, se replièrent autour de leur bête de somme. Marcus s’écria :

« Surtout, Yvo, tenez-vous à l’âne, ne le lâchez pas… son instinct vous sauvera ! »

Ce cri agit sur les loups comme un appel. Les deux louves s’approchèrent d’Arnulf, le ventre rasant le sol, les babines retroussées, prêtes à bondir. Le plus hardi des quatre jeunes courut vers le chef de meute et le rejoignit dans la même attitude d’attaque. Les trois autres continuèrent à grogner à quelques distances de la croupe de l’âne.

La plus âgée des louves, reconnaissable à son pelage par endroits pelé et décoloré, attaqua la première. Elle bondit sur Arnulf qui la reçut d’un revers de bourdon sur l’épaule. L’animal hurla de douleur et se reçut sur trois pattes. Déjà la seconde se jetait sur le moine… De son côté, Marcus eut juste le temps de lâcher sa hache, de planter sa pique d’un coup sec dans le sol et d’en diriger le bout pointu vers le loup qui se jetait sur lui. Celui-ci, le plus jeune, paya de sa vie son manque d’expérience. Il se ficha sur le fer acéré, la gorge soudain déchirée et sanglante. Le pieu pénétra violemment le cou de l’animal pour ressortir presque aussitôt de sa nuque, éclatant la boîte crânienne et faisant jaillir la cervelle. L’élan de la bête fit chuter le moine et lui arracha l’arme des mains. Marcus n’eut pas le temps de tendre le bras vers la hache qui gisait toute proche dans la neige : le grand mâle était déjà sur lui.

De son côté, Yvo de Gênes se cramponnait désespérément au bât de son âne. Celui-ci, soudain furieux, donnait ruade sur ruade à chaque tentative d’approche des trois plus jeunes loups. Rendus prudents par le cri d’agonie de leur frère trop téméraire, ils faisaient mine d’attaquer les jarrets du baudet, mais se repliaient aussitôt, la queue entre les pattes, les oreilles couchées, en jappant craintivement. Ils auraient pu attaquer ensemble et bondir sur la croupe. Les bonds désespérés en tous sens ne se révélaient ni ajustés ni réellement dangereux. Mais leur manque de pratique et l’absence d’exemple à leur tête les faisaient attaquer en vain les uns après les autres. Yvo, le visage livide et les lèvres crispées, sautait au rythme de son âne, comme un pantin désarticulé. Malgré le danger, le jeune moine ne paniquait pas. Aucun cri d’effroi ne sortait de sa bouche, tout son être tendu vers un seul but : ne pas lâcher prise.

À grand renfort de moulinets de son arme redoutable, Arnulf tenait à distance les louves. Celle qui n’était pas encore blessée se décida enfin. Elle bondit à la gorge du géant. Ce dernier eut juste le temps d’interposer son bâton entre lui et la gueule du fauve. Ils roulèrent ensemble dans la neige, le moine prenant rapidement le dessus. Arnulf pesa brusquement de tout son poids sur le cou de la louve. Les cervicales craquèrent comme du bois sec. Les coups de griffes désespérés cessèrent d’un coup. Le moine ne s’attarda pas. Il se releva, fit face à la seconde louve qui recula en boitant.

Marcus luttait désespérément. Étendu sur le sol, il tentait vainement de repousser l’énorme mâle qui pesait sur lui. De ses genoux, de ses bras, de ses mains, il s’agrippait au pelage épais, cherchant à déséquilibrer l’animal ou, à tout le moins, à se dégager le temps de saisir sa cognée. Le loup était trop lourd et trop vif. À chaque fois que le moine découvrait son visage, il cherchait à happer la gorge. À bout de forces, en un ultime réflexe de défense, Marcus opposa son avant-bras à la gueule écarlate dont il sentait l’haleine fétide et le souffle court. Le loup planta brutalement ses crocs. Marcus crut qu’on lui sciait le bras. La douleur aiguë s’accrut à mesure que la bête refermait la mâchoire. Pesant de tout son poids sur le corps de l’homme, il sentit la force de ce dernier s’amenuiser jusqu’à l’abandon. Étrangement, Marcus n’avait pas peur. Il eut la vision de ses compagnons et regretta de ne pouvoir répondre à la confiance qu’ils mettaient en lui. Il s’en voulut même de ne pas être debout, tout simplement. Sa mission s’achèverait avant même d’avoir commencé… Tombé dans la gueule du loup, comme aurait dit Arnulf… et Marcus, bizarrement, sourit à cette pensée. Il eut juste le temps, avant de s’évanouir sous le flot de douleur, d’entendre un sifflement lointain et suraigu qu’il crut être le signal du passage de vie à trépas… La lourde masse d’Arnulf s’abattit sur le fauve, lui brisant net les reins.

 

Chapitre 2

Annez la Torte

 

Une intolérable odeur de bouc et d’humus rendit à Marcus ses esprits. Il s’éveilla douloureusement la tête encore vibrante des hurlements des loups, le ventre noué et l’avant-bras en feu.

Il était étendu sur un lit de fougères humides de neige. Au-dessus de lui, le ciel traversait par endroits un toit grossier de branches à peines liées entre elles. Tout autour de sa couche, de petits murets de pierres sèches bien ajustées montaient à hauteur du genou. Ni fenêtres ni portes, mais une simple ouverture béante donnant sur une étendue blanche lui fit rapidement comprendre qu’il était plus dans un abri de fortune que dans un véritable logis. Une chèvre, passant sans s’arrêter devant l’entrée, lui confirma cette impression. Il voulut se relever mais une douleur aiguë l’en empêcha. Il ramena son bras vers lui avec précaution en serrant les dents, afin d’observer de plus près le bandage succinct qui le recouvrait. Le sang avait asséché la charpie jusqu’à la rendre cassante. De la simple ficelle enroulée sans trop serrer autour d’un chiffon sale emmaillotait la blessure. Cela n’avait nullement empêché le sang de se répandre et de sécher, formant avec les morceaux de tissu une gangue brune qui l’immobilisait du coude à l’extrémité des doigts. De sa main valide il tira doucement sur la corde qui se délia sans difficulté. Il poursuivit en soulevant avec précaution le bandage grossier, mais la douleur l’arrêta net en même temps qu’elle lui arrachait un profond gémissement.

Aussitôt le visage d’Yvo de Gênes s’encadra dans l’ouverture. Il vit son jeune ami se précipiter vers lui, s’agenouiller puis joindre les mains de toutes ses forces.

« Dieu, grand merci ! Dieu, grand merci !… dit-il, les larmes coulant sans retenue sur ses joues enfantines. J’ai tellement prié, Frère Marcus, tellement prié… ! Et Frère Arnulf qui s’en voulait tellement… Il croyait être arrivé trop tard… Oh Dieu bon ! Oh Dieu miséricor­dieux ! »

L’émotion submergeait le jeune moine. Il se signait, prenait et reprenait le chapelet qui pendait à sa ceinture, en embrassait la croix, croisait de nouveau ses doigts, remerciant mille fois le Christ, Marie et tous les saints du paradis qui avaient visiblement intercédé pour lui.

« Le Seigneur connaît votre cœur, Yvo, et il vous écoute avec patience, coupa Marcus en lui souriant faiblement,… mais n’abusez pas trop : si vous employez toutes vos prières pour un évanouis­sement, que nous restera-t-il lorsque l’un d’entre nous tombera réellement malade ?… »

« Un évanouissement ? s’étonna Yvo. Mais, Frère Marcus, nous vous avons cru mort ! Vous étiez blanc comme la neige alentour et ce loup venu de l’enfer vous a quasiment estropié ! »

« N’exagérons rien… si mon bras me fait mal, c’est qu’il est encore là… quant au loup, c’est la faim plus que le diable qui nous l’envoie… »

« C’est égal… J’ai autant prié pour vous que contre lui ! Il a mérité le sort que lui a réservé Arnulf. »

« Il est mort, non ? »

« Mort ! Brisé en deux par le bourdon d’Arnulf, et dépecé afin que sa peau serve le bien et nous préserve du froid ! » répondit Yvo, le visage de nouveau tout sourire.

« Voilà en effet une belle épitaphe pour Cerbère… » reprit Marcus.

Un nouvel élancement violent l’empêcha de poursuivre plus avant.

« Votre blessure est profonde. L’os est visible par endroits et les chairs largement déchirées… Je vous ai pansé comme j’ai pu, mais je ne possède pas votre art… »

 



[1] Une toise : environ 2 mètres.

[2] Chimère : animal mythologique à tête de lion, corps de chèvre et queue de dragon. Par extension : animal fabuleux.

[3] Une livre : un peu plus de 500 grammes.

à suivre...         acheter l'ouvrage