Life++
de Rémi GAGEAC

La Vie augmentée

 


 

Prologue

Le déluge de la mousson s’abattait sur Jing avec une impitoyable verticalité, ruisselant sur ses longs cheveux noirs en petits torrents furieux pressés de rejoindre le sol. Le rythme assourdissant des gouttes noyait les autres bruits. Dans sa frénésie, le liquide semblait vouloir emporter la moiteur étouffante de cette fin d’après-midi, laver les hommes et la terre de leurs souillures. Il drainait la chaleur corporelle de la jeune femme. Ses vêtements de coton s’aggloméraient en une gangue gluante et translucide qui adhérait à sa peau, colonisée par la chair de poule. Elle frissonna et blottit ses bras un peu plus près de son torse.

Autour d’elle, la masse grouillante des passants se clairsemait, mais elle n’osait bouger, de peur de rater son rendez-vous. Derrière le rideau en pointillés de l’ondée, les formes se faisaient indistinctes, les visages abstraits. Elle n’avait aucun moyen d’identifier son contact. Elle se retrouvait seule, perdue au milieu d’une ville étrangère, tentaculaire, hostile — tandis que les rares personnes à connaître son identité cherchaient à la tuer. Instinctivement, elle serra contre elle sa besace, dans un vain réflexe d’en protéger le contenu.

À travers le tissu, elle croyait sentir les limbes spongieux du lichen, avec leur texture si particulière. L’échantillon, recueilli sur la décharge, était la chose la plus déroutante qu’elle ait jamais rencontrée. Elle entrevoyait ses dramatiques répercussions sur l’écosystème planétaire. Malgré cela, et bien qu’il soit la cause probable de sa disgrâce, elle ressentait sa présence comme vaguement rassurante, tel un fragment ténu de certitude ancrant encore son existence dans une certaine réalité — tandis que tout le reste avait basculé dans la folie.

Jing prenait douloureusement conscience que sa vie d’avant, interrompue de manière aussi abrupte qu’imprévisible, était révolue. Un infranchissable fossé séparait désormais le passé, ironiquement si proche, d’un indéchiffrable avenir. À chaque seconde qui s’écoulait, l’écart se creusait, et elle s’enfonçait un peu plus dans l’inconnu.

Pourtant, il n’y avait pas si longtemps, elle baignait encore dans l’insouciante effervescence de la jeunesse. Tout avait l’air facile, alors. La voie était tracée ; les choix simples, leurs conséquences toujours heureuses.

Comment en était-elle arrivée là ?

 


 

 

 


Première partie

 

Hong Kong, République Populaire de Chine
Lundi 5 janvier 2060 E.C.
Année du Lièvre de Terre

Ce matin-là, Jing attendait le bus pour l’université avec encore plus d’impatience que d’habitude. Après d’interminables études prépara­toires, elle entrait enfin dans le vif du sujet : l’ultime semestre de son cursus de bio-informatique. Les places étant comptées, Jing avait dû âprement conquérir la sienne. Mais à présent, elle abordait la dernière ligne droite — et en pole position, de surcroît. Elle frémissait d’anticipation.

Un rayon de soleil contourna la tour voisine pour venir caresser le haut du puits de lumière qui surplombait l’arrêt de bus. D’innom­brables miroirs, tapis dans les parois recouvertes d’un mur végétal, renvoyèrent en cascade la lueur du jour naissant, éclaboussant le deuxième rez-de-chaussée d’une pluie scintillante. Bien que cet endroit ne soit plus à l’air libre, une habitude héritée de son adolescence l’y ramenait toujours. Elle appréciait le lieu, la magie des reflets qui jouaient à cache-cache au milieu des plantes. Elle s’y sentait chez elle.

Le bus tardait à venir. Elle s’impatienta. Elle allait consulter l’état du trafic sur le Nuage, quand un clignotement à la périphérie de son regard lui annonça l’arrivée de la rame par la galerie marchande. Le véhicule automatisé communiqua aussitôt avec ses lentilles de contact pour leur transmettre les places disponibles, qui s’affichèrent en surimpression dans son champ visuel. Le bus était plein, mais il restait quelques espaces libres debout. Voilà qui constituait une autre raison, plus pragmatique, de dédaigner la chaussée supérieure : les transports étaient moins bondés en sous-sol.

Elle prit son tour dans la file d’attente et se tint prête à monter.

Quand les portes s’ouvrirent, elle remarqua tout de suite un étrange individu, dont le visage détonnait parmi la masse des travailleurs résignés se rendant au bureau, et pour cause : sa peau était intégra­lement bleue. L’homme semblait en proie à un profond trouble. Ses yeux, d’une teinte jaunâtre presque canine, rebondissaient au hasard d’un regard paniqué. Il suait à grosses gouttes.

Encore un virus, songea Jing, blasée.

L’intrus ne s’aperçut manifestement pas qu’il prenait la file à contresens. Il sortit en trombe du bus, bousculant les gens sur son passage, et tituba quelques mètres, comme inconscient de son environ­nement immédiat. Mais soudain, parvenu à hauteur de Jing, il l’agrippa par le col juste avant de s’affaler sur le sol. Elle fut prise de court. À peine eut-elle le temps d’amortir sa chute qu’elle se retrouva à genoux au chevet de l’homme.

Les mains toujours crispées sur les vêtements de la jeune femme, il vrilla des yeux hagards dans les siens, haletant d’un rythme saccadé :

— Au secours ! Je vais mourir… Aidez-moi !

Pressés de gagner leur place dans le bus, les passagers les contournèrent, insensibles au drame qui se jouait à leurs pieds.

Jing ne savait que faire. Le Nuage devait avoir détecté un compor­tement anormal, car un gyrophare rouge apparut dans la zone de notification de ses lentilles, lui proposant d’appeler les urgences. Elle accepta d’un clignement de paupière.

L’homme continuait de marmonner des propos incohérents. Elle essaya de le calmer.

— Monsieur… Monsieur ! Tout ira bien. Les secours sont prévenus.

L’individu ne parut pas l’avoir entendue.

La cloche du bus retentit, rappelant Jing à ses impératifs horaires. Elle hésita. Elle ne pouvait pas se permettre d’être en retard.

Pas aujourd’hui.

— Excusez-moi. Je dois y aller.

Elle voulut se relever, mais lorsqu’elle tenta de se dégager de l’emprise de l’homme, celui-ci s’accrocha de plus belle à ses vêtements, ouvrant des yeux exorbités.

— Non ! Ne m’abandonnez pas !

La poigne de ses muscles tétanisés par la peur était redoutable. Jing retint un geste d’agacement.

Impossible de m’en défaire !

— Vous devez m’aider ! poursuivit-il, complètement affolé.

Puis, rapprochant son visage du sien, il ajouta dans un murmure :

— Ils veulent me tuer…

Quoi ?

L’intérêt de Jing se trouva subitement aiguisé. Son sang se mit à circuler plus vite. Elle fronça les sourcils.

— Comment ça ? Qui veut vous tuer ?

L’homme articula quelque chose qu’elle ne put saisir. L’incompré­hension se peignit sur le visage de la jeune femme. Alors, dans un effort qui paraissait surhumain, il écarta un bras branlant et pointa son index dans le vide.

Jing suivit la direction qu’on lui montrait. Elle ne vit rien de spécial… à part un spot publicitaire de G·nome qui annonçait la sortie imminente de la version 4 de Life++.

La perplexité l’envahit.

Ridicule. Pourquoi voudraient-ils tuer leurs clients ?

L’homme devait avoir lu l’incrédulité sur ses traits, car il raffermit sa prise sur son col, la forçant à lui faire face de nouveau.

— Vous ne savez pas de quoi ils sont capables !

Un instant intriguée par les affirmations de l’individu, Jing secoua la tête. Le pauvre n’avait manifestement plus toute sa raison.

Avait-il compris qu’elle ne le croyait pas ? Elle sentit sa poigne faiblir, glisser de son col vers sa manche pour chercher à étreindre sa main. Soudain prise de pitié, elle lui offrit sa paume en signe de compassion.

C’est alors que l’homme la serra violemment entre ses doigts, manquant de lui arracher un cri. Mais immédiatement, la surprise l’emporta sur la douleur : sous l’étau de ses phalanges, il venait de lui glisser discrètement un petit objet.

Au même moment, il s’arc-bouta pour se rapprocher d’elle dans une ultime crispation. Leurs deux visages se frôlaient désormais. Le regard fixe de ses yeux jaunâtres mettait Jing mal à l’aise. Elle pouvait sentir l’odeur de peur exhalée par sa peau bleue. D’une voix qui n’était plus qu’un murmure, il lui confia :

— C’est ma dernière sauvegarde. La seule preuve dont je dispose… Je vous en supplie. Aidez-moi…

À bout de forces, il abandonna la main de Jing et s’affala sur le sol, le souffle court.

Elle examina l’objet : c’était une capsule ADN. Instinctivement, elle referma aussitôt ses doigts dessus pour la soustraire aux regards. Elle se releva et recula de quelques pas, contemplant l’individu accaparé par ses tourments.

Elle n’avait pas eu le temps d’organiser ses idées que la cloche du bus retentit de nouveau, de manière plus insistante. Le véhicule l’avait attendue. Plus probablement, l’appel des secours avait automati­quement déclenché le signal d’alarme. Mais le Nuage devait considérer l’incident comme clos et la rame ne tarderait pas à repartir.

Jing s’empressa de grimper à bord à reculons, les yeux toujours rivés sur l’homme qui s’était mis à convulser. Les portes se refer­mèrent juste devant son visage. Puis le bus démarra, emportant rapidement l’intrus hors de vue.

Le cœur de Jing battait la chamade. Elle ne savait pas quoi penser.

Les accusations de l’individu — si elle les avait bien comprises — étaient totalement loufoques. Pourtant, il y avait dans sa détresse quelque chose de tellement convaincant qu’elle en était déstabilisée.

Pourquoi me confier son ADN ? Qu’espère-t-il obtenir ?

Il comptait sans doute sur elle pour analyser son génome…

Mais elle ne voyait pas ce qu’elle pourrait y trouver, à part la trace d’un éventuel virus.

Et pourquoi moi ?

Alors seulement elle réalisa qu’elle portait l’uniforme de l’Université de Biotechnologie. Dans sa folie, l’homme n’avait donc pas choisi sa victime complètement au hasard. Il devait penser qu’elle serait à même d’exploiter les informations transmises. Incidemment, cela suggérait qu’il n’avait pas encore perdu toute sa raison.

Jing glissa la capsule dans sa poche et inspira profondément, tâchant de recouvrer un peu de calme. Cet incident allait lui gâcher sa journée.

Elle prit soudain conscience du regard inquisiteur des autres passagers. Tous feignaient l’indifférence, mais elle sentait bien qu’on l’observait à la dérobée. Elle examina ses voisins, les forçant à détourner les yeux. Une minorité non négligeable, essentiellement parmi les jeunes, arborait des modifications phénotypiques plus ou moins ostentatoires.

Les quadricodes font vraiment un tabac.

Comme pour confirmer ses pensées, une publicité captura son regard. Jing allait la rejeter, mais elle se ravisa quand elle en reconnut la provenance : c’était la même que celle désignée par le mystérieux infortuné.

Un écran virtuel en trois dimensions se forma dans son champ de vision, occultant l’une des fenêtres. G·nome annonçait la sortie prochaine de la version 4 de Life++. Conformément à la tradition de mystère de la firme, le spot, conçu comme une bande-annonce cinématographique, entretenait le suspense : sur un fond noir uniforme, un sobre compte à rebours défilait pendant quelques secondes, avant de céder la place à deux signes plus juxtaposés flanqués d’un chiffre quatre en exposant, comme dans une formule mathématique — ou une incantation ésotérique à la modernité. Puis apparaissait le célèbre logo de la société, en forme de trèfle à quatre feuilles, accompagné de quelques idéogrammes qui reprenaient son slogan commercial : « Créez votre propre chance ».

Si l’on pouvait en tirer une quelconque certitude, c’était que ces gens-là s’y connaissaient décidément en marketing.

 À la station suivante, Jing fut rejointe par Xiao-Fang. Fidèle à son caractère, son amie se répandit en bruyantes retrouvailles. Cela faisait tout au plus deux semaines qu’elles ne s’étaient pas vues.

Elle s’empressa de demander à Jing :

— Tu ne remarques rien ?

Jing chercha ce qui pouvait bien motiver une telle excitation chez sa camarade. Sa coupe au carré n’avait pas changé. Elle examina ses vêtements, visiblement reprogrammés pour suivre la dernière mode — Xiao-Fang poussait la coquetterie jusqu’à n’activer son uniforme qu’en franchissant l’enceinte de l’université —, ainsi que son maquillage, assorti à sa tenue et plutôt moins extravagant qu’à l’accoutumée. Elle ne détecta rien d’extraordinaire.

Elle finit par donner sa langue au chat.

— J’ai grandi ! annonça Xiao-Fang en faisant de petits bonds sur place.

— Grandi ?

Jing la mesura du regard. Elle portait des talons tout à fait standards.

— J’ai pris 1,3 cm, expliqua Xiao-Fang, grâce à une application fa–bu–leuse… Tout ça en moins de quinze jours ! C’est génial, non ?

Jing ne partageait pas l’enthousiasme de son amie.

— Tu sais, tu devrais faire attention. Ce n’est peut-être pas inoffensif de relancer la croissance chez un adulte. Tu pourrais développer des tumeurs.

— Mais non ! Ce biogiciel a les meilleures statistiques du marché. D’ailleurs, je crois que je vais aussi me faire débrider les yeux. Je les voudrais un peu plus grands. Ça ne te dirait pas, à toi aussi ?

— Pour quoi faire ?

À part une poitrine peut-être un peu trop menue, Jing s’acceptait comme elle était : pas très grande, svelte, des hanches délicates, des yeux bridés de manière prononcée mais pas excessive, et un petit nez retroussé qui faisait sa fierté. Elle ne voyait pas la nécessité de changer son physique.

De toute façon, elle ne pouvait pas recourir aux mêmes tricheries que son amie. Contrairement à cette dernière, Jing n’était pas quadricodée. Sa maigre bourse ne le lui permettait pas.

Pour l’instant.

— C’est important d’être belle, dit Xiao-Fang. Pour trouver un mari… et un travail.

— C’est à ça que servent les études, rétorqua Jing.

— Tu es naïve. L’égalité des sexes n’existe que dans la loi. Ce sont toujours les hommes qui décident.

Elle ajouta dans un sourire :

— Et les hommes aiment les jolies femmes…

Visiblement, Xiao-Fang s’était très bien accommodée de cet état de fait, ayant même choisi d’en tirer parti. Elle ne s’épargnait aucune coquetterie. Cette attitude agaçait Jing — bien qu’elle la comprenne, d’un certain point de vue. Xiao-Fang souffrait d’un insatiable besoin de reconnaissance sociale. Elle n’existait qu’à travers le regard des autres.

— À propos d’études, rebondit Xiao-Fang, tu sais que le professeur a été un collaborateur de Stiegsson ?

Jing acquiesça, songeuse.

Sven Stiegsson.

Bien que son nom soit pratiquement imprononçable pour la plupart des Chinois — il se retrouvait généralement massacré en « Suwan Shutingxong » — c’était probablement l’homme le plus influent du pays — et donc du monde.

À vrai dire, il n’avait pas inventé les quadricodes. Des historiens curieux avaient situé leur découverte fondatrice dans un laboratoire de Cambridge, au Royaume-Uni, aux alentours des années 2000. Le véritable génie de Stiegsson avait été de les transformer en une incroyable machine commerciale à destination du grand public.

à suivre...         acheter l'ouvrage