La Mission de la Louve
de Marie LEVERT

 

1

 

Au cœur du passé

 

 

Au plus profond d'une forêt canadienne, une meute de loups chassait. Elle était menée par un mâle au sublime pelage argenté qui n'hésitait pas à mordre sauvagement les retardataires. Il s'en prenait même parfois à sa compagne, une louve grise aux yeux d'ambre à l'éclat presque insoutenable.

Cependant la femelle savait, elle aussi, maintenir l'ordre dans la meute qui s'était réunie afin de chercher des proies, rares cet été-là. Cela ne les dérangeait guère d'être ensemble, même si l'hiver devait être l'unique moment où ils se rassemblaient.

Ils cheminaient depuis plusieurs minutes lorsque, soudain, malgré l'absence de vent, et, même s'il était d'un bleu éclatant, le ciel se couvrit ; fait encore plus surprenant, un éclair transperça les nuages noirs qui s'étaient amoncelés. Le tonnerre retentit et nombre de loups levèrent la tête. Néanmoins, ils ne se mirent pas à l'abri car ils venaient de repérer un cerf qui broutait non loin de là.

Les loups l'encerclèrent silencieusement mais leur proie finit par les sentir et se cabra. Ses redoutables sabots atteignirent un loup à la tête qui s'effondra sous le choc. Le cerf en profita pour s'enfuir.

La meute s'apprêtait à le poursuivre, lorsque la foudre s'abattit sur une bande d'herbe qui poussait devant eux. Il n'avait pas plu depuis longtemps et les brins d'herbe s'enflammèrent aussitôt. Malgré leur faim, apeurés, les loups battirent en retraite et reprirent le chemin des grottes qui leur servaient de tanières.

Seule la fille de la louve dominante, argentée comme sa mère, plus obstinée que les autres, n'hésita pas à sauter au-dessus des flammes et repartit à la recherche du cerf. Au bout de plusieurs minutes de poursuite infructueuse, elle finit par abandonner.

Hélas, elle se trouvait à présent loin de sa meute ; de plus, l'orage se déchaînait toujours. Pour couronner le tout, la foudre s'abattit de nouveau, mais cette fois de plein fouet sur elle. Juste avant de perdre connaissance, elle entrevit, curieusement, la silhouette d'un loup blanc inconnu. Quand elle reprit ses esprits, elle sentit une nouvelle forme de compréhension l'envahir. Ses instincts primaires avaient disparu, son cerveau semblait bien plus développé, des pensées et notions extrêmement complexes se firent jour en elle.

Un moment étourdie, elle songea, avant d’ouvrir les yeux :

« Je ne rattraperai jamais ce cerf. Mieux vaut que je retourne dans nos tanières retrouver la meute. »

Malheureusement, lorsqu'elle souleva les paupières, elle s’aperçut qu’elle ne se trouvait plus dans la forêt. Le paysage, couvert d'arbres et éclairé par un doux soleil, où elle avait vécu jusque-là, avait laissé place à une obscurité totale.

La louve sentit alors la peur s’insinuer en elle : elle tenta désespérément de quitter cet endroit mais ses pas ne la menèrent nulle part. De plus, elle craignait tant de heurter quelque chose qu'elle préféra s'arrêter ; en effet, cette obscurité si profonde n'avait rien à voir avec la nuit, presque réconfortante : c'était le néant.

Soudain, un changement se produisit : un éclat d’une insupportable intensité jaillit, semblable à une explosion silencieuse, et une onde de choc projeta la louve en arrière. Elle paniqua un peu, mais rien d’autre n’arriva.

Alors, la solitude écrasa la louve et sa peur se mua en tristesse. Des larmes coulèrent de ses yeux et se perdirent dans sa fourrure. Elle songeait toujours à la présence réconfortante des siens lorsqu'un second phénomène étrange se produisit. Petit à petit, ce qui ressemblait à des orbes apparut, mais elle fut entraînée loin d'eux.

Elle comprit plus tard qu'il s'agissait d'étoiles et que, pour un motif inconnu, elle avait assisté à la renaissance de l'univers, un second Big Bang. Elle frissonna : tout cela, c'était trop. Elle n'était qu'une louve ordinaire. L'univers était très bien tel qu'il était, alors pourquoi avait-elle dû le recréer ?

La perplexité de la louve se changea en colère, puis en fureur, qui monta en elle comme une flamme. Et l'événement se produisit une troisième fois : un gigantesque orbe de lumière naquit peu à peu sous les yeux de la louve, que les hommes appelleraient un jour le Soleil.

 Des projections en jaillirent. Apparemment, quelque miracle la protégeait, car les langues de feu ne l'atteignaient pas. Mille questions envahirent l'esprit de la louve, mais, évidemment, elle ne put les poser à personne.

Pendant ce temps, les « apparitions » s'enchaînaient très vite. La louve n'avait jamais vu les planètes qui l'entouraient et se demanda brièvement comment elle avait pu les concevoir. Mais cela n'empêcha pas ces dernières de se multiplier autour d'elle.

Enfin, la Terre apparut. Notre héroïne, qui flottait maintenant dans l'espace, put s'en rapprocher avec soulagement. Mais une mauvaise surprise l'attendait : la planète, pour le moment du moins, était inhabitable. Elle ne comportait aucune goutte d'eau, aucune proie, aucune végétation, et par-dessus le marché, même pas d'oxygène.

Soudain, alors que la rage envahissait de nouveau la louve, le même loup blanc qu'elle avait vu dans sa forêt lui apparut dans un éclat de lumière dorée. Il était d'une couleur immaculée, et seule sa truffe noire, ses yeux et griffes marron détonnaient au milieu de sa blancheur.

« Bravo, Annaëlle ! s'écria l'apparition. Tu as accompli ce à quoi tu étais destinée : recréer notre univers ! Mais ton voyage n’est pas terminé et il te reste bien des choses à accomplir ! »

Et avant que notre louve ait pu poser la moindre question à cet être étrange, il disparut, la laissant perplexe. Qui était ce loup si mystérieux ? Pourquoi lui avait-il donné un nom ? Et surtout, comment le loup blanc était-il au courant de ce qui venait de se produire ?

Elle aurait aimé avoir les réponses à ces questions, mais surtout, rentrer chez elle, retrouver ses parents, Anho et Nata. Oh non, elle les avait baptisés aussi ! Les loups ne se donnent pas de noms. Maintenant, qu'était-elle devenue ? Qu'allait-il lui arriver maintenant ?

Ses réflexions incitèrent son cœur à devenir dur. Quelque chose lui souffla de se venger de celui qui l'avait forcée à venir ici. Elle se mit donc à imaginer les pires événements et elle commença à vouloir le mal. Puis elle attendit.

Les résultats ne se firent pas trop attendre : les premiers volcans crachèrent leur lave. Des gaz dangereux se répandirent dans l'atmosphère. Des montagnes s'élevèrent. Les océans devinrent glacials et la Terre fut divisée en plaques qui s'entrechoquèrent et provoquèrent des séismes. Les déserts ne recelaient pas une goutte d'eau et quiconque essaierait de les traverser périrait à cause de leur impitoyable climat.

Lorsque, enfin, sa colère se fut apaisée, la louve contempla le désastre : de nombreux cyclones, des éruptions volcaniques, des séismes, des inondations, des tornades ou encore des avalanches se déclenchaient sans cesse et ravageaient tout.

Honteuse et à bout de forces, elle finit par se rendre sur la planète qu'elle adorait. Elle pénétra dans l'atmosphère sans que cela l'affecte et, enfin, ses pattes touchèrent terre. Elle se retrouva donc sur la planète où il n'y avait rien d'autre que des gouttes d'eau qui s'amalgamaient, formant les premières flaques. Elle lapa l'eau et la trouva délicieuse. Puis sa vue porta au-delà de la région des flaques et ses yeux, parvenant au cœur de la matière, contemplèrent les toutes premières molécules d'herbe.

Soudain, elle put « voir » toute la Terre sans même se déplacer et aperçut de l'eau partout. Cela ressemblait enfin à ce qu'elle connaissait ! Elle avait en effet entendu parler de cette immense étendue d'eau qu'était l'océan. 

Elle se réjouit :

« C'est moi qui ai fait cela ! »

Elle ne se lassait pas de contempler « sa » planète, jusqu'à ce qu'elle se demande :

« Et si je créais maintenant des formes de vie ? »

Mais Rome ne s'était pas faite en un jour, comme l'affirme le proverbe ; rien ne se produisit et elle perdit courage.

Soudain, une lumière l'enveloppa. Elle se trouva transportée à un autre endroit totalement différent. Il y avait enfin d'autres animaux et des végétaux ! Des poissons nageaient en effet dans un lac à côté d'elle, tandis que d'étranges arbres, qu'elle n'avait jamais vus, poussaient sur la rive. Ce fut alors que l'un d'entre eux s'effondra ; une force gigantesque l'avait catapulté à terre. Un dinosaure émergea de buissons bordant le côté opposé aux arbres tandis qu'un autre jaillissait des arbres en question.

Le premier avait une formidable crête autour du cou et de grandes cornes. Sa peau paraissait rugueuse comme celle des rhinocéros modernes. Le second, quant à lui, avait une grosse tête et sa gueule ouverte dévoilait des crocs gigantesques. Ses pattes avant paraissaient ridiculement petites et ses pattes arrière étaient armées de griffes qui paraissaient mesurer à peu près la longueur de la tête de la louve.

Ce terrifiant monstre, tyrannosaure de son état, l'aperçut et hésita entre l'attaquer ou tuer l'autre dinosaure, un tricératops. Mais ce dernier ne lui laissa pas le choix : il l'attaqua avec une sorte de feulement et lutta vaillamment. Malheureusement pour lui, rendu fou furieux, le tyrannosaure le saisit à la gorge. C'était fini.

Une fois le tricératops mort, le tyrannosaure se tourna vers la louve. Tout ce qu'Annaëlle avait accompli avec l'univers l'avait enhardie, au point qu'elle eut envie d'affronter ce monstre : au lieu de s’enfuir, elle lui bondit dessus ! Elle tenta de le mordre, mais elle aurait tout aussi bien pu essayer de mordre du métal. Avec un cri de souffrance, elle recula les mâchoires en sang. Le tyrannosaure en profita pour tenter de l'éventrer mais la manqua.

Or, en prenant son élan pour repartir à l'attaque, il heurta le nid d'un autre tyrannosaure posé à terre et rempli d'œufs. La mère se tenait tout près et vit un de ses semblables écraser un œuf avec sa patte arrière pour s'élancer vers une louve. Mais, louve ou non, la femelle avait perdu ses petits : elle s’élança à la poursuite du tyrannosaure responsable de la perte de ses petits. Ce dernier finit par battre en retraite et la louve put se détendre. Elle changea de direction et observa tout un univers en activité.

Cependant, un loup, surgi de nulle part, fondit brusquement sur elle. Surprise, elle s’interrogea sur sa présence, bien avant l’apparition des loups sur Terre. Il la mordit sauvagement à l'épaule droite. La louve hurla de surprise et de douleur et lui bondit dessus ! Les deux combattants effrayèrent insectes et dinosaures herbivores qui reculèrent prudemment.

Mais son adversaire était bien plus fort et plus rapide et notre héroïne eut rapidement le dessous. Elle battit donc en retraite.

« Décidément, cet univers est trop dangereux », songea-t-elle.

Brusquement, un rayon de lumière l'enveloppa. Plus lumineux que les autres, il était si éblouissant que la louve dut fermer les yeux. Lorsqu’elle les rouvrit, quelques secondes plus tard, elle admira un splendide paysage.

Couvert d'herbe et d'arbres, il était formé d'une plaine et d'une chaîne de montagnes. Mais, tout à coup, un second loup se matérialisa derrière un arbre ; la louve ne l'aperçut pas tout de suite, alors qu’un serpent noir qui venait d'arriver le vit et rampa vers lui.

Le serpent en question se détachait, bien visible, sur l'herbe verte mais le loup, concentré sur notre héroïne, l'aperçut trop tard ! Il mourut avant même de pouvoir se défendre.

Une fois le loup achevé, le serpent changea de direction.

« Attends ! » s'écria la louve.

Le serpent se retourna, puis se dirigea vers elle.

« Que veux-tu ?

— Merci de m'avoir sauvée. Mais j'ai une question : sais-tu pourquoi ce loup a voulu m'attaquer ?

à suivre...         acheter l'ouvrage