Les Nanomonstres
de Lydie Alamazani

« Le temps est l’image mobile de l’éternité immobile. »
Platon, Le Timée

 

 

ZÉRO

 

Jeudi 1er août, 05 h 00

Flavigny, Bourgogne (Côte-d’Or)

 

Encore noir d’encre à cette heure, le silence de la nuit caniculaire est soudain brisé par un tumulte inhabituel. Des SDF, réveillés en sursaut, s’extraient de leurs cartons et s’approchent prudemment. Un homme inconscient et nu comme un ver gît au milieu du trottoir. L’un des clochards s’agenouille près du corps.

« L’est tombé du ciel, ma parole ! L’était pas là et pffff, l’est apparu d’un coup !

— On est tous bourrés, mais toi, alors… plus que nous trois ensemble ! 

— L’est mort, tu crois ? demande le troisième.

— Bah non, il a bougé !

— T’es sûr de sûr ? T’as même pas écouté son palpitant ! croasse l’anxieux. 

— Si j’te dis qu’il a bougé, c’est qu’il a bougé, c’est qu’il est pas mort, rétorque l’autre, logique.

— Ouais, ben l’a p’têt une maladie, l’mec, on sait pas, dit l’anxieux. Faut pas l’toucher.

— On fait quoi, alors, on peut pas le laisser comm’ ça !

— Ben tu veux faire quoi ? C’est pas l’moment d’avoir des ennuis avec la flicaille.

— Pass’moi une couverture, on va l’couvrir, c’est plus décent, et pis quand l’jour s’lèvera, les passants l’verront et f’ront c’qui faut.

— Eh ! Prends pas ma couv’, se fâche l’anxieux, c’est un cadeau du talmelier[1].

— C’est bon, c’est la mienne, te bile pas ! Aidez-moi, on va l’caler contre le mur », dit le logique en enroulant l’homme dans un plaid crasseux. 

Ils l’attrapent sous les aisselles et par les pieds et l’appuient dos à la paroi de la boutique la plus proche. Puis ils rassemblent leurs hardes et s’éloignent dans la chaleur caniculaire de cette fin de nuit.

« Il nous reste d’la gnôle et du pain, rien d’mieux pour s’remet’ de ses émotions ! »


 

[1]  Talmelier : lire, du même auteur, Dieu ou Diable ?  Éditions de Bourgogne, 2011

                

 

1

 

Jeudi 1er août, 10 h 00

Santenay, Bourgogne (Côte-d’Or)

 

« J’ai une mission de la plus haute importance et j’ai peur d’avoir dévié et affecté l’écoulement du temps.  Et voilà que je me retrouve catapulté sur la scène d’un crime ! Mais en fait, le temps, c’est quoi ? L’heure d’un rendez-vous, la durée de cuisson d’un œuf, un instant passé trop vite auprès de sa bien-aimée ? Ou, au contraire, une période qui s’étire en longueur dans le bureau d’un patron mécontent ?

En réalité ce n’est rien de tout cela.

Le temps est la somme de plusieurs moments qui sont la continuité de plusieurs instants.  Je peux voir passé, présent et futur comme si je déroulais, image par image, la pellicule d’un film. Le temps est palindromique[1]. Il ne s’écoule pas uniquement vers le futur mais aussi vers le passé et c’est, aussi, de la matière et une dimension.

Avant, le temps était contenu dans l’atome qui a explosé à l’instant du Big Bang. Il n’était alors qu’harmonie. Mais l’expansion accélérée de l’Univers crée le chaos, y compris sur la flèche du temps. Voyager sur les perles du temps comporte parfois certains inconvénients puisque son écoulement est de plus en plus désorganisé. J’avais pourtant bien choisi une tranche précise d’un moment, mais pas celui-ci ! Une erreur s’est glissée dans mon équation, ça va me compliquer la tâche. Mais chuuut, on vient. »

« Comment t’appelles-tu, petit ? »

L’enfant trouvé sur les lieux, nu et totalement chauve, reste obstinément muet. Il a environ six ans, un air sérieux et il observe les adultes. Impuissante face à son mutisme, l’assistante sociale convoquée sur les lieux soupire, résignée, l’enveloppe dans une couverture et l’emmène hors de la pièce.

« Qu'un stagiaire l'accompagne, lance le commissaire à son adjoint, et qu'il ne lâche pas le gosse d'une semelle jusqu'à ce qu'il parle. Et qu'il ne se laisse pas emmerder par la Mère Thérésa (c'est comme ça qu'il appelle les assistantes sociales), elles sont là pour nourrir le gosse, pas pour lui faire la Noël tous les jours... Compris ?

— Oui, patron. »

Le commissaire se retourne vers la scène de crime et demande : 

« Qui l’a trouvée ? »

Cette question désigne la victime et non l’enfant. Mort, crime, homicide, meurtre... Ces mots captivent le public sans toutefois l’effrayer. Qui s’interroge vraiment sur la mort, de nos jours ?  D’une chaîne d’info à l’autre, lors d’une catastrophe, les journalistes se trompent d’une dizaine sur le nombre de morts, sans s’émouvoir. Pourtant, la différence est bien concrète pour les proches.

Ces noms communs, abstraits pour le public, revêtent tout leur sens aux yeux du policier qui côtoie leur triste réalité trop souvent.  La mort a une sœur : définitive.

Un cœur battait, du sang circulait, puis l’arrêt. Aucun ressort ne peut faire redémarrer la précieuse machine qui produisait la vie.

« La gardienne, » répond Khalil, son jeune adjoint. 

Le commissaire Pablo Saint-Georges enfonce sa fausse main gauche, une prothèse en titane, dans la poche de son imperméable. Le vêtement est une véritable étuve par cette chaleur. En sueur, il se demande pourquoi il le porte, vu qu’une goutte de pluie sur cent atteint le sol. Toutes les autres, à cause de la vitesse, sont aplaties et éclatent en gouttes plus petites qui elles-mêmes vont encore se scinder, pour finalement rester suspendues dans l’air. Irrité, il le retire et le jette sur son épaule.  De sa main droite, il se frotte un sourcil. Il promène un regard désabusé, presque blasé sur la pièce, et bâille largement. Plutôt grand et mince, arborant de longs cheveux noirs qui tombent sur ses épaules, son look détonne dans la hiérarchie policière. Il est vêtu en permanence d'un pantalon de toile à poches multiples et d'une chemise à carreaux ouverte sur un tee-shirt. Été comme hiver, il est chaussé de sandales italiennes en cuir tressé et ne consent à porter un costume et une cravate que pour aller à la préfecture ou au ministère à Paris, quand il ne peut pas faire autrement.

Brièvement, le commissaire détaille la silhouette de la jeune femme allongée sur le carrelage du coin cuisine. En professionnel compétent, il a déjà répertorié bon nombre d’éléments sur la victime par simple observation. Le type de l'identité judiciaire fait ses relevés sur des écouvillons qu'il place dans de petits sachets plastiques à sceller, sur lesquels il marque aussitôt la nature du prélèvement effectué. Dans sa tête, le commissaire dresse, sans s’en rendre compte, un profil plausible de la victime : jeune fille de province qui débarque dans une autre province, vivant seule, discrète, sans petit ami.

Premier emploi comme comptable, premier petit salaire. Trop tôt pour mourir ! La visite des lieux est brève car il n’y a qu’une pièce. À voir les modestes meubles proprets, chacun à sa place, il se dit que c’est sûrement la première fois que la victime, Élodie Monceau, volait de ses propres ailes. Elle copiait sa mère, sans doute bonne ménagère. Il est évident qu’elle s’est débattue. Ses vêtements sont en désordre et son coquet chapeau de soleil a été éjecté loin de ses cheveux bruns frisés et décoiffés. Le policier pousse un soupir en visionnant les dernières statistiques : 75000 viols cette année, 11% déclarés, 10% commis par une connaissance. Le commissaire revient à la victime. Les boutons de son chemisier sont toujours en place, le zip de sa jupe également. À priori donc, il ne s’agit pas d’une tentative de viol. Le légiste le confirmera.

« Si un détraqué a pris la peine de la tuer, et s'il ne l'a pas fait pour lui voler ses bijoux ou son argent, bizarre qu'il n'en ait pas profité pour faire sa petite affaire. Est-ce un criminel « d’occasion » ou « d’habitude » ? Les gens ne se méfient jamais assez de la première catégorie qui comptabilise 90% des meurtres. Ou alors…C’est une tueuse... »

« Ce devait être une personne discrète, reprend le médecin légiste.

— Et pourquoi ça ? demande Khalil dubitatif.

Parce qu'elle n'a pas les lobes percés, affirme l'expert. Aucun signe visible de coquetterie, genre piercing ou bijou clinquant, affirme l’expert. Une fille toute simple. 

— Ma mère n’a pas les lobes percés et pourtant ce n’est pas la discrétion qui l’étouffe, » regrette Khalil. 

Lors de leur enquête de routine, les policiers vont très certainement découvrir auprès de ses collègues de travail qu’elle n’avait pas d’ennemis. Pourtant elle doit au minimum en avoir un, sinon ils ne seraient pas là.

Remarquant des cookies Nestlé cuisinés récemment et disposés sur un plateau, Pablo se demande si la victime attendait quelqu’un ou si les gâteaux étaient destinés au petit. Son fils ? Pablo en doute. Le légiste vient de lui confirmer qu’à voir sa mâchoire et à moins d’avoir absorbé une substance quelconque, il écarte d’emblée l’hypothèse du suicide.

Le capitaine Khalil de Perret, le bras droit du commissaire, avale la dernière goutte du café obligeamment servi par une voisine, avant de répondre à son supérieur :

« Mme Hortense Gonzales, la gardienne, l’a découverte dans la matinée. Elle t’attend en bas.

— Pourquoi elle ?

— C’est un collègue qui l’a appelée, inquiet de toujours tomber sur sa boîte vocale. Il lui a raconté que la victime devait faire ce matin une présentation à leur boss d’un nouveau logiciel comptable. »

Pablo a de l’affection pour le jeune policier qu'il a vu sortir de l'école et arriver comme stagiaire. C'est le seul de ses collaborateurs pour lequel il ressent quelque chose. Les autres l'indiffèrent ! Non pas qu'il soit inhumain, mais il a appris à se méfier des subordonnés trop ambitieux qui n'hésitent pas à vous mettre des bâtons dans les roues pour ensuite vous regarder vous planter. Châtain aux yeux noisette, Khalil est de taille moyenne. D’un physique sec et nerveux, il est toujours vêtu d'une chemise à manches longues unie qu'il porte par dessus un jean. Sa mère se charge, chaque jour, de la déclinaison de leur couleur : blanche, bleu clair, bleu foncé, rose, violette, fuchsia ou noire. Aux pieds, il porte invariablement des Converse blanches montantes. Il doit l’originalité de son prénom à sa mère, lectrice assidue du magazine Elle, rubrique Comment l’épouser. Elle y avait appris, peu avant sa naissance, que ce prénom signifie « ami fidèle ». Elle n’avait retenu que la partie « fidèle » du nom et en mère prévoyante, elle avait voulu qu’il soit fidèle à sa future femme pour lui éviter plus tard des ennuis. Pablo aime sa droiture et son enthousiasme. Le commissaire fait montre d’indulgence envers le quasi-fanatisme de son jeune collègue pour toutes les nouvelles technologies qui vont de pair avec le métier mais le laissent, lui, particulièrement indifférent. Pour comprendre les rouages de la nature humaine, nul besoin de technologies. Cependant, il doit admettre que son second pose souvent le doigt sur des petits détails qui, par la suite, se révèlent pertinents. Et son esprit technique l’a souvent aidé à trouver de meilleures pistes, plus crédibles pour faire aboutir leurs enquêtes. Ils sont complémentaires et leur réussite y trouve son compte.

Il répond avec lassitude :

« C’est bon, j’irai la voir. »


 

[1] Un palindrome est un mot ou une phrase que l’on peut lire indifféremment de gauche à droite et de droite à gauche (par exemple « radar », « Esope reste ici et se repose » (NdE).

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