P R O T O S
de Yani LASCANO

Un recueil de huit nouvelles de SF
pour votre plus grand plaisir

 

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Découvrez le début de la première nouvelle : D I V E R G E N C E

 

I

 

C’est le soir.

Un vent léger parle le langage de la nuit.

Il me communique toutes les correspondances. Les silhouettes noires des arbres attentifs me regardent.

Sans la lumière, sans le bruit des hommes, je vibre avec toute cette nature, à l’unisson. Je suis cet univers.

Si je lève les yeux vers les étoiles pâles, l’isolement infini de la planète resserre encore plus cette unicité. Mais, presque aussitôt, je sens la voûte céleste m’appartenir aussi, comme si les galaxies lointaines voulaient ne pas être exclues de cette symbiose.

J’ai conscience de ce sentiment si fort, si plein d’amour et si terrifiant. Je sais qu’il est éphémère et je cherche à l’analyser au mieux en laissant pénétrer au fond de moi cette sourde puissance pour être certain de ne jamais l’oublier, de toujours savoir la faire renaître.

 

Au loin, en bas dans la vallée, tout brûle. Dérisoire folie des hommes.

D’ailleurs, partout tout n’est que chaos.

J’avais prévu cela. Avant.

Avant, j’étais statisticien, je travaillais sur le futur.

Les probabilités et les statistiques, ce n’est pas ce qu’il y a de plus ardu en mathématiques. Ce qui est complexe, c’est de relier les évolutions des différents phénomènes entre eux et ce qui était apparu sur la planète comme des synergies d’autodestruction.

Beaucoup de spécialistes avaient étudié le réchauffement climatique, ou la fin du pétrole, la limitation de l’eau, la faim dans le monde, la montée des intégrismes ou l’évolution du libéralisme avec la prise de pouvoir des fonds de pension et la spéculation déconnectée de l’écono­mie.

D’autres avaient bien analysé la fin des systèmes de valeur avec le monde égoïste et à court terme que le marketing construisait chaque jour en allant chercher chez l’homme tous les ressorts les plus immondes, ou encore le rôle insensé des médias qui, pour faire de l’audience, fabriquaient des événements de toutes pièces, construisaient des socio-styles asservis et désinformaient sans la moindre culpabilité ni même prise de conscience.

On savait que les politiques, et donc les Etats, étaient peu de chose devant les vrais pouvoirs des financiers et des trusts. Dans le meilleur des cas ils étaient impuissants, dans le pire des cas ils étaient complices pour pérenniser leur imposture et leur apparence de pouvoir, ou même pour s’enrichir.

Mais personne n’avait voulu corréler tout ça.

Ce qui était difficile c’était de quantifier les effets réciproques de chacun de ces paramètres sur les évolutions des autres.

A faible échelle ces évolutions paraissent indépendantes mais il existe des seuils à partir desquels les synergies apparaissent et décollent de façon exponentielle.

Avec la crise financière tout s’était enflammé progressivement.

Les Etats avaient bien tenté de réguler cela, mais les spéculateurs et les financiers ne le souhaitaient évidem­ment pas. Ils s’enrichissaient d'autant plus en spéculant à la baisse et voulaient pouvoir racheter quand tout serait à terre. Dans quelle mesure n’avaient-ils pas eux-mêmes provoqué la crise volontairement ?

En effet, les valeurs boursières commençaient à plafonner, complètement déconnectées de la réalité économique.

La crise économique avait suivi, une première fois sauvée par une tentative de relance avant une rechute définitive, car rien n’avait changé dans le système. Les milliards injectés par les Etats étaient retournés aux mêmes : et les Etats eux-mêmes, de plus en plus endettés, étaient tombés en faillite.

 

C’était le jeu de l’enveloppe. Plus jeune, j’avais assisté à ça.

J’étais invité dans une soirée aisée. Quand je dis aisée, je suis modéré. Château, voitures de luxe, etc.

Comment étais-je arrivé là, moi qui étais plutôt sauvage et rebelle ? Une fille de riche qui me faisait marcher. Les jeunes dansaient, ou plus suivant affinité, dans un immense salon lumineux avec force boissons alcoolisées servies par des domestiques en livrée. Je ne croyais pas que cela puisse encore exister.

Et comme ma petite camarade était en train de s’amuser avec un garçon beau, riche, intelligent et gentil de surcroît, je faisais triste mine et j’étais allé jeter un coup d’œil au salon d’à côté, celui des adultes.

Qui s’ennuyaient visiblement. Alors le maître de maison avait fait silence et montré au-dessus de sa tête une enveloppe.

« Mise à prix : zéro ! » avait-il clamé au milieu d’un tonnerre d’applaudissements.

Et les enchères avaient commencé. Et ça montait vite, au début, moins après, mais on était rendu au-dessus du million. L’enveloppe changeait de propriétaire encore et encore.

Et notre hôte qui comptabilisait tout ça.

Vers trois heures du matin, la folle soirée commençait à se traîner et les femmes tiraient sur les manches de leur mari en leur parlant à voix basse. L'enveloppe cessa de changer de mains, malgré quelques tentatives pour la revendre à vil prix.

Alors, grand seigneur, le dernier acheteur appela tout le monde autour de lui et, à bout de bras, déchira l’enveloppe en tout petits morceaux qui tombèrent en neige au milieu des rires.

Elle était vide de toute façon.

Le maître des lieux fit servir son meilleur champagne. Je pris une coupe.

C’était ça le jeu de l’enveloppe. La spéculation à l’état pur.

 

Mais, dans la réalité, les enveloppes ne sont pas vides : dedans, il y a des hommes, des entreprises, des Etats. Mais eux, ils n’en ont cure.

C’était ça qu’ils voulaient perpétuer.

L’enrichissement leur paraissait sans doute insuffisant.

Incompréhensible... pour ce qu’ils faisaient de cet argent. La plupart n’y trouvaient pas davantage de bonheur. Et c’est peut-être aussi ce constat qui les entraînait vers une démarche, même suicidaire, de l’argent pour l’argent, pour un pouvoir qu’ils savaient superficiel, qui ne leur permettait que de recommencer, encore et encore, avec l’argent de ceux qui créaient, travaillaient, ou mouraient.

Et ce caractère irrationnel avait fini par entraîner un com­portement chaotique, irréversiblement imprévisible, du système financier tout entier.

Le rêve libéral d’un capitalisme toujours capable de générer des antidotes à ses propres excès, ce rêve toujours réalisé jusqu’ici, ce rêve s’était maintenant brisé.

Tout contrôle devint impossible. A chaque tentative de régulation, les maîtres du monde, aveuglément, spécu­laient, renforçant le chaos, entraînant la finance dans une chute sans fin.

Les politiques, qui se contentaient de simples postures électoralistes, ne pouvaient que se limiter à conforter le système dans une fuite en avant, aveugle. Le protectionnisme entraînait les états dans la récession.

Alors, pays par pays, l’économie mondiale s’était définiti­vement effondrée.

Et les synergies s’étaient envolées. Tout s’était entremêlé.

L’appauvrissement des populations avait partout généré l’explosion des communautarismes déjà depuis longtemps prêts à cela. On avait occulté les zones de non-droit par centaines, puis par milliers, on avait fermé les yeux sur les voitures brûlées quotidiennement, sur les guerres de clans, sur les révoltes des jeunes émigrés animés par la haine des blancs, interdits d’intégration par le racisme des habitants de souche, condamnés au chômage, à la délinquance ou aux trafics de drogue, manipulés par les intégristes religieux qui en faisaient des terroristes. Les milices privées se multipliaient, caractérisant l’impuissance de l’ordre républicain. Les communautarismes étaient partout. Les corporatismes ne se cachaient plus.

Les anarchistes et les fascistes ressortaient de l’ombre, spectres hideux.

La jeunesse, toujours prête à s’enflammer pour tout et n’importe quoi, était dans la rue, manipulée par des syndicats et des politiques revanchards et suicidaires. Sans se l’avouer à eux-mêmes, ils espéraient la mort d’un adolescent privé de la logique et du discernement, qu’auraient dû lui insuffler des parents responsables et de vrais maîtres, pour déclencher l’affrontement final. Les casseurs de tous poils étaient leurs complices involontaires.

Les interdits imposés par les classes riches qui affichaient leur image d’opulence obscène partout et sur les écrans avaient révolté les plus altruistes des citoyens, défait les faibles, fabriqué des fous dangereux, accéléré les délinquances sexuelles irrécupérables.

Localement, des hordes haineuses armées défonçaient les magasins, pillaient, suivies de la multitude affamée.

Les médias, aveuglés par leurs profits, les journalistes oubliant toute réflexion et toute éthique, n’hésitaient pas à s'en faire l’écho, amplifiant la course à l’image et les hordes se sachant filmées, magnifiées, passées à la postérité n'imaginaient pas qu’il n’y aurait pas de postérité.

Depuis si longtemps qu’ils incitaient à tous les conflits pour faire de l’audimat on se demandait même si, aveuglément ou en toute lucidité, ils n’étaient pas à l’origine de tout.

Les ordures n’étaient plus ramassées. Les rats étaient montés des égouts et des catacombes par millions, propageant tous les virus.

Des épidémies de maladies qu’on croyait oubliées commençaient à décimer des populations entières.

Les armes étaient partout. Cela faisait des décennies que ce monde fabriquait plus d’armes encore qu’il ne naissait d’individus.

Et puis les forces de l’ordre et l’armée, après plusieurs morts dans leur rang, avaient commencé à tirer dans la foule. Bien sûr la loi martiale était partout et les couvre-feux absolument sans effet.

C’était la guerre civile. D'un bout à l'autre de la planète, les prises d’otages multiples par des pirates avaient essaimé, très rapidement couvertes par les Etats ruinés.

Les pétroliers géants avaient d’abord été piratés pour rançon puis dérobés par les Etats eux-mêmes pour leurs propres besoins.

Partout les minorités ethniques ou religieuses faisaient sécession dans des bains de sang.

Les sectes rassemblaient dans les montagnes. Les prédicateurs remplissaient leurs chapelles.

Des états qui se détestaient depuis la nuit des temps n’avaient eu aucun mal à trouver des prétextes pour entrer en conflits ouverts.

Déjà les premières armes atomiques avaient rayé de la planète des villes entières et les nuages radioactifs s’envolaient au gré des courants aériens exacerbés par les tempêtes effroyables et imprévisibles générées par le réchauffement climatique.

 

Chacune de ces évolutions ouvrait de nouveaux champs de destruction aux autres.

C’était ça la synergie.

à suivre...