La Transcendenture
de Joël MOYNE


Une boîte de nuit à la mode, décorée rustique paysanne,
façon bergerie, avec un sol disjoint de lauzes noires
dont on couvrait trois siècles plus tôt les toitures en Périgord.

Des murs granuleux sombres, pas de fenêtre, plafond bas,
éclairage spectrodélique, air épais, fumée très dense…
C'est une sorte de caverne de montagne.
Des bûches pour seuls sièges,
des troncs comme tables.

L’endroit, très connu, très recherché,
fait le plein tous les soirs malgré ses tarifs prohibitifs.
Qui ne fréquente pas
La Transcendenture
n’existe pas !

 

t>

  

J’ai posé à côté de moi la bûche sur laquelle j’étais assis, parce que mes ischions, probablement pointus, poinçonnaient sur le bois la couche mince de mon épiderme. Je ne souffre pas, je suis seulement agacé ; sur le sol de lauzes collées au mortier brut, mes fesses s’étalent convenablement en absorbant les inégalités. Le froid du sol me pénètre peu à peu, dans la moiteur qui nous baigne, Sophie et moi. Elle ne me parle presque pas, elle fume et son regard est fixé à hauteur des cuisses. Moi, mon horizon ne dépasse pas le pantalon du Soudanais, dont je sais qu’il est soudanais, non pas à son type négroïde, mais à ses déclarations, « au Soudan on ne fait pas la guerre, on fait l’amour ! ». Je ne peux pas confirmer, je prenais les Soudanais pour de fins bergers très élégants, mais j’avoue mon ignorance sur ce pays. Sophie, plus savante, me renseignera au sortir de sa cigarette, qu’elle écrase sur le tronc au lieu d’utiliser le cendrier, et qu’elle shoote d’une pichenette dans les pieds des danseurs. Elle consomme, elle brûle. Quand toutes ses consœurs auront écrasé leur mégot sur le tronc, ses spires seront charbonneuses ; il aura senti sur son cœur le trépignement des doigts porteurs d’une minuscule étoile incandescente, il aura senti mourir l’étoile rouge sur la dérisoire comptabilité de ses années d’arbre.

Elle a bu son coca, elle a pompé une courte goulée de raclures de mortier et d’écaille de sueur, et doucement elle récupère. Elle me regarde.

Je sens qu’elle va me poser une question.

— Pourquoi tu veux partir ?

Dans la richesse sucrée des odeurs, le chaud parfum des cuisses agitées, l’âcreté du tabac fumé, les vapeurs d’aisselles et de whisky français, je sens la piqûre de son haleine. C’est exact, je veux partir, mais j’ai été trop bavard puisqu’elle le sait.

— Effectivement j’ai envie de m’en aller.

Les pantalons du Soudanais ont légèrement bifurqué vers la gauche, cédant la place aux pantalons d’un Hollandais, qui n’a pas dévoilé sa nationalité ; il la porte sur lui mieux que s’il était enveloppé dans le drapeau de son pays. Ni beatnik, ni hippy, il a peint sur son blouson les insignes du beatnikisme et les fleurs du hypisme, cœur de Christ ceint de pâquerettes piqué d’un missile sol-air à infrarouge. Il montre ses escarpins plats taillés dans du cuir non tanné et cousus à la façon mocassins de Hurons. Ses chaussettes, bien que des surplus américains, montrent au talon deux grands cercles de peau blanche. Il renverse ses cheveux, des pellicules glissent le long de ses boucles et atterrissent en flottant. Les deux pantalons du Soudanais et du Hollandais différent en ceci que le mouvement qui les agite est africain d’un côté, européen de l’autre. Le premier circule dans ses vêtements, le second les brutalise. Depuis les Soldats Rouges qui frappent l’asphalte de la Place Rouge, jusqu’à la Wehrmacht qui martèle les Champs-Elysées, les Européens, de l’Atlantique à l’Oural, possèdent cet automatisme du coup de pied que je retrouve chez le Hollandais malgré ses efforts pour se plier, se tourner, se tordre et sauter.

— Pourquoi partir, et où veux-tu aller ? (Encore cette question, je croyais Sophie plus perspicace.) Pourquoi partir ?

— Je me débine.

J’ai choisi ce mot fort pour l’arrêter dans sa curiosité. Elle lève les épaules.

— Tu as peur ?

— Evidemment ! On ne se débine pas quand on n’a pas peur. Je suis affolé, mes tripes se répandent, je veux courir dans la rue, de plus en plus vite, à 180. Tu ne vois donc pas comme j’ai peur ?

Elle attrape ma main froide dans ses deux mains chaudes, elle la transporte sous son sein contre son cœur.

— Veux-tu danser ?

Une idée prodigieuse, inouïe, colossale vient de germer en moi. Suis-je fou ? Elle grimpe jusqu’à ma langue, la voilà moite et gluante, prête à sortir de ma bouche, je la ravale, elle pousse à l’intérieur.

Le Soudanais l’a tirée de sa petite bûche et l’a catapultée au milieu des danseurs ; il a ri dans ses yeux marron avec du marron dans le blanc. Je suis persuadé qu’ils n’ont pas la même conception de l’amour, et pourtant Sophie oubliera un instant qu’il y a dans ses jambes la raideur d’un jarret soviétique. Les trois chanteurs lui brancheront au talon le fil électrique de leur guitare et le deux cent vingt fera électrochoc.

Renversée, sa mini-jupe de feutre jaune fait la cloche, elle jette sa tête et ses cheveux à gauche, à droite, devant, derrière. Tournent ses yeux blancs, ses bras secouent l’air, elle s’enfuit comme je devrais le faire, battent dans sa cloche ses deux cuisses affolées. Elle se cabre, tombe à la renverse, roule sur les genoux. Je vois ce qu’elle montre, mais ce n’est pas nécessaire.

J’ingurgite un peu de citron pressé, la taie plâtreuse qui le couvre s’accroche à ma langue. Je me glisse « Bande à part » sous les fesses, je n’apprécie finalement pas le froid de la terre qui humidifie mon arrêt de queue, ou le début de ma colonne vertébrale. J’ai toujours regretté que nos corps soient tronqués au niveau de notre dernière vertèbre. Moi, j’aurais le fouet bas et lourd d’un berger allemand, le fouet qui s’incruste entre les pattes. Quelle queue aurait Sophie ? Je suis dans l’impossibilité de répondre et pourtant je peux donner des queues à tous les personnages qui dansent devant moi. Le Soudanais, une queue de chat mouillée, le Hollandais, un panache de lévrier afghan, le chanteur anglais, un toupet de ratier. Pour m’aider avec Sophie, je les classe en deux, celles qui cachent l’orifice, celles qui le désignent ; il y en a encore deux de plus, celles qui rebiquent involontairement pour afficher, celles qui s’acharnent à montrer. Impossible de classer Sophie. M’est avis que toutes les femmes aiment montrer, alors elle ferait voir comme tout à l’heure ?

Sa mini-jupe l’habille comme une cloche. Si on la couche sur le côté elle baille, si on la met à l’envers, elle reste roide et ne se répand pas autour d’elle, c’est l’avantage du feutre qui reste en forme.

Un choc sur la petite bûche, le Soudanais l’a reposée là où il l’avait cueillie, ses yeux me rient quand il lui mord l’oreille. Des yeux de guerrier ou d’amoureux ? – Des yeux qui rient, mais ni les guerriers, ni les amoureux ne rient. Je brûle de savoir l’opinion de ce garçon sur l’amour.

Epuisée, elle s’étale, béate, bienheureuse, la sueur perle sur ses collants, fond son rimmel autour de ses yeux.. Je n’ose plus formuler, même en moi, l’idée qui m’est venue quand elle est partie danser. Idée surréaliste, saugrenue, déséquilibrée ! Elle allume une Gauloise, jette l’allumette, tire une longue goulée pour reprendre souffle, et l’avale. La fumée dense se rue en elle et ressort désépaissie en petites buées.

— Il m’a tuée ! fait-elle. J’ai frisé la crise, ce n’est plus du jerk, c’est comme ton numéro, une partie de jambes en public ! (Elle recrache un mince nuage de fumée mâchée, distillée, fait gicler ses cheveux et ajoute :) J’aimerais faire l’amour avec Omar (c’est le Soudanais). Il n’y a certainement chez lui aucune crispation, aucune timidité contenue, aucune application, brutalité voulue ; son naturel doit s’exprimer souplement… peut-être même avec humour ?

Elle jette sur les pantalons du Soudanais un regard cuistre, pendant qu’avec une autre fille il coïte à nouveau.

— Ne penses-tu pas qu’Omar est un possessif ? j’ose demander.

— Je ne crois pas, les nations jeunes n’ont pas à s’extirper de nos carcans.

— Oui, mais en amour ?

— Comme pour le reste, il doit cueillir et manger les fruits de l’arbre qui l’abrite, sans chercher à établir les limites d’une propriété.

C’est par vice que je la fais parler d’Omar. Je veux palper l’incongruité de ma folle idée face à ses conceptions.

Jo, un des tenanciers, pousse contre Sophie un grand type mince habillé comme à l’époque de Tolstoï. Il me fait un sourire de connivence, appuie sur les épaules du type pour le faire asseoir contre elle. Décidément quand on me la prend on me gratifie d’un rictus.

— Gérald Philippe, se présente le type.

— Comme l’acteur ? je fais.

— GERALD !

— Bonsoir, Gérald, arrange-t-elle en rapprochant de moi sa petite bûche.

Je pourrais passer la mienne au type, puisque je suis assis sur « Bande à part », mais je ne vois pas la nécessité de l’aider à nous importuner un peu plus, alors que j’ai besoin de calme pour approfondir ma folle idée. D’ailleurs il n’en a pas l’utilité, il l’a tirée sur la piste et lui secoue le jerk dans son costume russe d’avant la Révolution.

Elle recommence ses battements de cou et ses jets de cheveux, tendant sous son maillot ses deux petits seins, et se vidant de toute substance pensante, à la recherche des mouvements alternatifs de l’érotisme roi.

J’organise leur retour puisqu’il faut désormais compter avec ce type. Je lui ménage un espace de lauzes décent et repousse notre tronc-table pour qu’il puisse étendre ses longues jambes. Pourquoi s’appeler Gérald Philippe, alors qu’à sa naissance le célèbre acteur n’était pas mort ? Dans quel but ses parents l’ont-ils affublé de ce nom commercial ? Et lui, pourquoi n’a-t-il pas échangé son prénom, car je ne suis certainement pas le seul à lui demander « comme l’acteur » ?

Il jette des regards en balais de phares, ceux de Sophie sont révulsés. Moi, quand je danse, je vide mes yeux, ils ne voient plus. Voilà encore qui nous différencie d’Omar qui continue à regarder avec dans le marron de l’iris son rire. Mais ce qu’il y a d’étrange chez ce Gérald, c’est qu’il ressemble effectivement à Gérard Philipe. Même taille, même désinvolture, même jouvence, même élégance. Il ne lui manque que la chaleur attirante du regard et de la voix, la spontanéité et le merveilleux. Lui, partage ses cheveux autour d’une raie presque médiane et les rejette de part et d’autre de son visage en deux placards noirs, alors que Gérard Philipe se coiffait en arrière. Il y a également du Prince Youssoupov dans son cas, la photo de jeunesse du Prince, que l’on connaît avant qu’il assassine Raspoutine. Sont-ce sa jaquette ajustée lie-de-vin, ses pantalons bouffants enfoncés dans les bottes, sa façon de se tenir cambré, qui lui donnent cette allure russe de la haute société ? On dirait Gérard Philipe dans le rôle de Youssoupov.

J’aimerais lui demander l’explication de ce personnage. Les voilà de retour. Sophie se laisse tomber sur sa bûche, le prince, c’est ainsi que j’ai décidé de l’appeler, s’allonge à côté d’elle dans l’espace que je lui ai aménagé. Il sort deux Gitanes, les allume et en tend une bien mouillée à Sophie. Je n’ai pas encore compris pourquoi il fallait avaler une énorme goulée de fumée pour récupérer son souffle. J’ai envie de lui demander : « Il existe le bardotisme, je ne savais pas qu’il existait également le gérard-philipisme ? ». Juste ce qu’il faudrait pour le fâcher et fâcher également Sophie.

Ils fument, absents, se gonflent de fumée sans penser, un peu ivres, leurs jambes se touchent, celle de Sophie dans son collant bleu abandonnée, moite encore, palpitante contre les pantalons de soie noire et les bottes roses du prince. Il l’encercle de son bras gauche, la droite tient la Gitane, il coule sa tête entre son épaule et son oreille. Leurs cheveux se mêlent, leurs souffles s’apaisent à l’unisson. Sophie ne se dégage pas.

— Ils sont concassants ces Wincats (l’orchestre anglais) ! dit-il.

— Un rythme trépidant, des nerfs survoltés dans une sonorité concassante, crie Sophie, qui répète le mot avec volupté.

Effectivement la musique concasse les tympans après s’être douloureusement introduite dans le conduit auditif. Lorsqu’on pénètre dans la boîte, l’explosion vous viole, les tempes se gonflent, une douleur aiguë lance ses flèches sur les sinus, la paroi interne des globes oculaires et les mastoïdes. Passé le premier cap de l’affolement, au cours duquel on se demande si son frontal ne va pas voler en éclats, une jouissance masochiste s’empare de vous. On se drogue à l’explosif et on en a besoin. Moi, j’adore ces rafales de décibels, je flotte sur une vague tueuse dans un enfer de brutalité, comme si on m’accrochait au canon de la Grosse Bertha qui arrosait Paris en 1918. Lorsqu’à la fermeture je me retrouve dans le silence froid de l’aube, je reste quelques instants hagard, hébété, sans comprendre et sans force, la tête creuse, effrayé.

— Tu aimes les Beatles ? demande le prince.

— Leurs chansons sont bonnes, mais ils m’énervent un peu...

 

à suivre...         acheter l'ouvrage