Un Village proche des étoiles
de Robert YESSOUROUN

« …Toute ma vie est marquée par l’image de ces fleuves,
cachés ou perdus au pied des montagnes.
Comme eux, l’aspect des choses plonge
et se joue entre la présence et l’absence.
Tout ce que je touche
a sa moitié de pierre et sa moitié d’écume. »
Jean Tardieu, Le fleuve caché

 

Première partie 

Les surprises de la montagne

 


1

 

« La période de l’existence durant laquelle on éprouve les émotions les plus extrêmes, c’est l’adolescence. Il est donc plus que douteux qu’à votre âge avancé, vous soyez aussi affecté que vous le prétendez. Néanmoins, je vous prescris des comprimés qui vont atténuer vos humeurs ainsi que votre sensibilité, si bien qu’ils préserveront votre adhérence à la réalité. »

Voilà ce que Lambert Nathan s’était laissé dire par son médecin traitant. Toutefois, se méfiant des effets secondaires de tels médicaments (lenteur, mollesse, etc.), le journaliste proche de la retraite n’a jamais avalé un seul de ces cachets. En conséquence, pour lui, rien n’a changé. Comme d’habitude, il se voit souvent transpercé par le stress. Il se perd entre le réel et l’illusoire, éprouvant régulièrement le sentiment de causer des entorses à on ne sait quel Règlement secret. En dépit de sa soixantaine bien entamée, et contrairement à l’avis plutôt péremptoire du généraliste, le pic et l’écho de ce qu’il ressent lui paraissent les plus intenses de sa vie.

Ce soir, depuis la panne de sa voiture au milieu de cette voie vicinale quasi-abandonnée du Jura profond, sans la moindre lumière, sans le moindre réseau pour appeler de l’aide, l’envoyé spécial se sent comme un torrent souterrain prisonnier d’une caverne. Dans sa turbulence ineffable, toujours contenue, il désespère de rejaillir. Depuis la perte de son véhicule, perte qui le laisse étrangement indifférent (sans avoir avalé le moindre médicament !), une crainte obsessionnelle s’accroche toujours en lui, la peur du pire imminent.

Son visage buriné en sueur, le moral au plus bas, transi par le manque de souffle, il progresse seul, inquiet, exténué, sur le talus qu’assombrit ce voile devant ses yeux depuis cet éblouissement insolite provoqué par une espèce de machine furtive…

Cependant, en dépit de ce trouble persistant doublé d’un brouillard jurassien qui se fiche des étoiles, en pleine forêt d’obscurs conifères, quelque part sur la route effacée par cette fin de crépuscule d’octobre, quelque part au bout de cette route perdue, se renforce à l’évidence comme un ronron rauque parmi des cliquetis. Cette dissonance semble annoncer une carrosserie brinquebalante sûrement bien rouillée. Il imagine un pick-up, voire un fourgon, qui sait ?... Mais qu’importe l’engin ! C’est une promesse de secours… enfin ! Oui, enfin, la montée d’un bruit mécanique, en pleine sapinière sauvage, isolée dans la nuit… quel soulagement, cette approche ! On dirait un moteur à explosion ringard, en quinte de toux métallique. Pourtant, la tension dans les viscères du journaliste peine à s’atténuer… Il ne se sent pas au bon endroit, comme s’il fuyait une bavure inavouable.

Certes fades, étouffés, tremblotants, néanmoins lumineux, salvateurs, deux disques rassurent. Ils grandissent au ralenti, perçant peu à peu l’opacité de cette purée de pois.

  Sûr, se dit-il pour retrouver du courage, une telle guimbarde ne peut être conduite que par des braves ! Des scélérats ne supporteraient pas que leur gros tacot traîne sa carcasse avec une pesanteur si lente…

Cette fois, le sexagénaire n’hésite plus. En dépit de sa sciatique, il s’élance, bras levés devant les phares de ce qui pourrait être un camion croulant mais qui, au fur et à mesure de son avance, révèle plutôt la coupe d’un autocar antique. Des secousses de joie réchauffent Lambert Nathan qui, malgré ses vieux muscles, se met à danser la gigue sur l’asphalte. Comme il a renoncé à sa cure d’insensibilisation, il s’emballe à outrance : indicible, un sang braque, excessif, incongru, le bouleverse. Une torgnole de bonheur.

En sifflant d’un long coup de frein, le dix-huit tonnes d’un autre siècle s’immobilise par un ultime sursaut. Le vieil autostoppeur accourt, boitillant, multipliant les saluts. Contre le flanc du car se devine l’inscription « aérodrome… » en rouge et or (comme le véhicule d’un cirque), suivie de la mention du lieu totalement corrodée. Derrière ses vitres mal éclairées, quelques rares passagers effacent leur buée pour observer avec austérité le vieil agité qui se voûte, en mal de respiration. La porte avant s’ouvre en chuintant. Un personnage obèse en casquette et revêtu d’un cache-poussière blanc descend de sa carlingue, se tâtant le nez, levant ses énormes sourcils. Son bouc sombre durcit son visage flasque, dont le menton déborde sur un nœud papillon vert fatigué. D’une de ses poches ressort un mouchoir tacheté de rouge. Taciturne, avec une haleine pestilentielle, le chauffeur examine l’inconnu en se tâtant la narine à plusieurs reprises. Il scrute, à moins d’un pas, devant lui, ce routard sans bagages, pas tout jeune, les cheveux blancs, rares, en bataille, et, autour des yeux, des gouttes de transpiration. Il jauge la moustache poivre et sel, la corpulence robuste au ventre bien bombé, l’anorak, le col roulé, les jeans, les vêtements simples, sans prétention.

  Suis en panne…

Sur ces mots, Lambert lève les épaules, comme si ses propres déboires lui étaient indifférents. Et, d’une mine désabusée :

  Oh… une panne… une panne sans importance… Plus de voiture… Plus qu’une carcasse… Mais je m’en balance… J’aimerais juste arriver à destination.

Après un long silence inquisiteur, le conducteur pose deux doigts sur le bout de son nez, puis s’écarte, pour se poster un temps derrière le premier arbre de la forêt, au-delà de la courbe du virage. De retour sur la route, d’un geste généreux, il invite le vieil étranger à monter à bord.

  Je ne sais comment vous remercier, déclare Lambert vivement gêné, emprunté, sur la dernière marche. Il soupire. Vous me sortez d’une sacrée frousse ! Passerait-on par Termillin ?

Aucune réponse.

  Une chambre d’hôte m’y attend, Au parfum de l’ange.

Un anneau de fourrure épouse la forme de l’immense volant. Du renard, peut-être. En guirlande contre le pare-brise, des colliers et des pendentifs, une gousse d’ail, quelques fétiches kitchs parmi des poupées de fêtes foraines. Sur l’étroit pupitre du tableau de bord repose un livre ancien, Les contes d’Ossian, de Chateaubriand, avec un post-it griffonné, « Ossian : barde celte d’Ecosse ». Etonnante lecture pour un chauffeur de bus, songe Lambert… En provenance du plafonnier, les accords à faible volume d’une harpe et d’une vielle rythmés par un tambourin troublent à peine le calme. On doit aimer la musique celtique dans ce pays, conclut, sans trop y croire, le journaliste. Peut-être parce que ce genre d’air convient à l’incursion en forêt ?

Il balaie du regard l’intérieur du vaste véhicule et constate qu’il contient peu de voyageurs. Sur certains sièges vides traînent des boomerangs verts. Quand le bus redémarre en grinçant depuis les chromes de sa calandre jusqu’à son double tuyau d’échappement, la chaleur ambiante, digne d’un vieux chalet, opacifie en quelques instants les lunettes de Lambert par une fine couche d’humidité condensée. Ce dernier se retient des secousses d’une main agrippée à un dossier un peu branlant, et de l’autre frotte ses verres contre son col roulé. Il en résulte une vision pas terrible…

Dehors, au-delà de la buée contre la vitre, le brouillard se dissipe peu, laissant chacun reconstituer les sapins, les hêtres, les courbes des cluses, les virages répétés. A travers une vitre dégagée à la main, passe un panneau sur lequel est inscrit : « Arbois 6 km ».

Le nouveau passager ballotte lentement dans le couloir sombre et sale, jusqu’à la hauteur du premier siège occupé. Là, il est troublé par un homme ridé comme un éléphant. Avec sa veste de cuir, son écharpe blanche autour du cou, on dirait un pilote d’avion des temps héroïques. Sous sa chevelure chenue, ébouriffée, le visage raviné fixe l’étranger d’un regard dense qui brille depuis les orbites enfoncées sous les plis et les fronces. Avec un surplus de peau dessous le menton jusqu’au cou, il semble absorber ses propres lèvres. Lambert se décide à le saluer, mais avec une timidité sourde qu’il ne se connaissait pas :

  Bonsoir.

Quelques « ’ soir » brefs et rustiques en écho. Il tente de contenir son embarras croissant depuis qu’il se tient debout, à l’intérieur de cet autobus occupé par ces « pas tout frais » en manque d’une fête foraine ancestrale. Assis, l’aviateur pionnier, d’un âge certain, ne desserre pas les molaires, jusqu’à ce que, curieusement, il finisse par déclarer après un clin d’œil :

  Ce soir, mon gars, la météo dissuade de voler. Je vais juste au bar. Pour aborder. J’adore aborder. Pas toi ? Tu vois, je t’aborde, là !

Cette soudaine sociabilité décrispe le journaliste jusque-là peu enclin à l’effusion voire aux débordements. Il ne résiste plus à l’envie de se confier.

Reporter de terrain, à quinze jours de la fin de sa carrière, Lambert Nathan s’attaque à son « enquête finale ». En l’occurrence, son vieil ami Jean, membre du Comité de la Rédaction au quotidien La Croix, lui a proposé, de rédiger un papier sur une double affaire des plus étranges. Dans le même village viticole du Jura, une famille entière (parents, enfants, grand-mère) a disparu du jour au lendemain, sans avertir personne. Peu après, le curé de la paroisse refusant toute assistance, meurt d’inanition.

  Pour mon dernier article, le journal La Croix m’a proposé de loger à Termillin où viennent d’éclater ces événements pour le moins inhabituels : l’éclipse de toute une famille, le suicide d’un prêtre. Mais j’imagine que mes investigations vont être difficiles sans véhicule, dans ce coin… Ma voiture de location m’a lâché là-bas, au bord de la route.

  À l’aérodrome, mon gars, demande Johanna. C’est la meilleure mécanicienne de nos vastes montagnes. Elle réparera ta bagnole en deux tours d’hélice.

  Merci. En fait, vous savez, mon auto n’a plus besoin de quoi que ce soit.

À cette réplique, les ténèbres de la forêt jurassienne remontent dans sa chair. Quelle torture, ses dernières tribulations, au volant de son Opel louée ! Alors qu’il roulait dans le brouillard, sur la partie supérieure du GPS, une bande rouge l’avertit : « radars mobiles à proximité ». Quoi de plus banal, même si toutes ces cimes de falaises paraissaient bien peu fréquentées ! Tandis qu’il freinait quand même, moins par prudence sur ces lacets de haut col que par peur du flagrant délit, le trajet de sa route violette devint tout marron sur l’écran ventousé au pare-brise ! Visiblement, le satellite venait de perdre les coordonnées terrestres et son itinéraire. Soudain, tout empira : coup de sirène en provenance du boitier, où l’image affichant les routes s’évanouit ! Une large diagonale jaune se mit à vibrer. « Secteur dangereux. Domaine classé secret. Territoire interdit au public. » Enfin, le GPS s’illumina, aquarium paisible où flânaient, arc-en-ciel, des poissons de mer… Un trouble panique, le soudain remords de commettre l’irréparable le saisit, d’autant que, sur son tableau de bord, pullulèrent des témoins en icônes rouges : « température, huile, batterie et STOP »… Puis, une nouvelle alarme, sensations confuses… Odeur d’huile brûlée… Fumée dans l’habitacle… Extinction de l’éclairage, sauve qui peut !

Après le sprint, s’imposa une longue marche au grand air de la nuit. Sur le portable, c’était mort… Plus de réseau… Adieu, le SOS. Il se retourna. A travers une trouée dans le brouillard nocturne, dernier coup d’œil sur son Opel abandonnée à l’horizon… Mais le comble était à venir. Plus loin, au bord du talus, la rencontre, le choc avec un drôle d’automate qui éblouissait jusqu’aux dents. Brusquement, surgit, comme une salve de foudre dans du métal, un coup de tonnerre, au loin, sur sa voiture ! Le véhicule qu’il venait de quitter, là-bas, au bout de la route, s’embrasait. Une moto pétarada, accélérant telle une fusée… Assourdissant, le bolide sombre le dépassa, monté de deux ombres noires, celle à l’arrière serrant contre son ventre un manche démesuré.

Dans le car, trois rangées plus loin, à côté d’une malle qui bloque le couloir, un chauve comique renâcle, bien coincé dans son fauteuil à cause de sa bedaine. Pourtant, il semble jubiler sur son siège. Son nez de poivrot sur son visage rigolo embarrasse le passager sexagénaire.

  Ben quoi ? Mon ancien métier m’a rendu jovial !

  Ouais, bon, t’étais pas tellement marrant lorsque tu distribuais le courrier dans nos villages… fait remarquer le pilote vétéran.

  Je rentre de Lourdes, comblé d’espérance, affirme sans se décontenancer le chauve cocasse, en serrant la poignée de sa malle. Là-bas, je suis allé déposer un cierge devant la Sainte Vierge, en guise d’offrande pour mon épouse. Ma femme a été « happée » par un autre monde et n’en revient guère. Impossible de la joindre. Emportée par la démence.

  D’autant plus qu’elle recrache dans ton dos les pilules ache­tées dans mon officine, intervient une femme rauque au fond du bus.

  Qu’en sais-tu ?

  Par clairvoyance, peut-être ?

  C’est aussi ta clairvoyance qui te conduit jusqu’à l’aérodrome pour y droguer le pauvre barman ?

Non loin, caché par le dossier du fauteuil devant lui, un voyageur (qui doit être de petite taille) applaudit avec insistance.

  Droguer, non. Juste l’aider à se relever. La moindre présence le réconforte. Il se sent si coupable de l’absence de…

Une chorale de « Chut ! » souffle dans le car. Lambert ne tarde pas à éprouver le sentiment lourd de n’être pas à sa place dans cet étrange autobus. Il ressent même comme une faute diffuse néanmoins accablante, comme s’il allait faire du mal à quelqu'un.

 

 

2

 

Alors que la route de montagne a cessé de serpenter, le car va cahotant sur le macadam caillouteux, à travers les marais. On le dirait échappé du musée des transports.

  Plutôt inhabituel, hein, s’amuse tout seul le personnage rigolo, des marais sur du calcaire ? Mais qu’est-ce qui est habituel par ici ? En tout cas, pas cette ancienne tourbière, vaste tombeau des pilotes qui ratent la piste. (Il sonde son interlocuteur encore debout, cramponné à une barre, bien qu’il semble épuisé.) Vous ne vous asseyez pas ?...

Lambert remercie, hésitant. Le chauve adopte une expression encore plus hilare, comme inspirée :

  Ah, Lourdes, c’est « énorme », vous savez ! Ce n’est pas seulement pour ma pauvre moitié que j’ai allumé des mèches dans la grotte. J’ai ajouté quelques bougies pour plusieurs personnalités singulières de la région. Si vous séjournez dans notre combe, vous verrez bientôt qu’aux alentours, il s’en trouve beaucoup qui n’ont pas l’air, mais qui se chauffent d’un drôle de bois. Si vous comprenez ce que je veux dire.

  C’est pas parce que, jadis, tu fréquentais les boîtes aux lettres de Termillin que t’as le droit de juger bizarres ses habitants, proteste le vieil aviateur.

Mais, visiblement, le journaliste peine à suivre les allusions un peu trop hermétiques à son goût. Il remonte de quelques pas dans le couloir. À l’arrière, une femme mince et svelte en foulard observe la nuit à travers la vitre. Elle détonne avec sa teinte de revenante. Serait-ce son maquillage ? Toujours est-il qu’elle marmonne toute seule :

  Brouillard, brouillard… M’en tape du brouillard ! Je décollerai quand même ! Après tout, grâce aux ordis de bord, les satellites sont de bons guides.

Tout à l’arrière, sur la banquette, à côté d’une sacoche ornée d’un blason figurant un serpent autour d’une coupe, la dame qui a prétendu tenir une officine enchaîne avec sa voix enrouée de fumeuse :

  Ouais, tu as raison, ma petite, pas de fatalisme. Faut pas laisser faire, même le ciel.

Plus toute jeune avec son chignon gris blond, elle cale son menton sur son poing, comme un philosophe en pleine réflexion.

  Ne pas avoir honte de mendier des miracles, complète l’ex-facteur de retour de Lourdes.

  Comme par un pèlerinage jusqu’à une caverne, dans l’espoir de guérir ton épouse ?

  Eh, quoi ! Elle se porte mieux depuis.

  Tu parles ! Son état s’est aggravé. Es-tu encore lucide ? Il est vrai que tenter de changer le destin, ça trouble celui qui se risque à modifier le futur. Surtout quand l’avenir est trop clair… Peu importe. Je ne reviens pas de Lourdes, moi, mais de la résurgence qui…

Et, sur sa phrase inachevée, elle pouffe de rire, avec une mine de gentille gaffeuse.

A une bifurcation, l’autocar de l’aérodrome emprunte une petite voie de terre et de gravier. Vu les rebonds de la route ou plutôt du chemin, un peu désorienté, fatigué sur ses jambes, assailli par sa fichue sciatique, le journaliste courbaturé renonce à demeurer dans le couloir central. A peine assis sur le siège le plus proche, tandis qu’il se frotte les paupières, il entend son mobile émettre Dixie, un charleston de l’ancien groupe canadien Harmonium.

  Mince, il y a du réseau dans ce bus !

à suivre...         acheter l'ouvrage